Il s’appelle «Georges Chantelapierre». Un nom à vous ensoleiller le pire des hivers. Surtout en espagnol, la langue de ses parents, des Genevois d’adoption heureux d’avoir échappé, il y a près de cinquante ans, à la dictature de Franco. Cette bienveillance, on la sent immédiatement chez Jorge Cantalapiedra. Et elle tombe à pic pour sa nouvelle affectation: assistant éducateur à la caserne des Vernets, centre d’hébergement d’urgence des sans-abri pendant le Covid-19, à Genève.

Comment ce technicien lumière employé au Département de la culture s’est-il retrouvé à veiller sur le sommeil des SDF, à leur servir du thé et à leur rappeler les mesures sanitaires de sécurité? «J’ai répondu à un appel à volontariat émis par la ville de Genève. Je me sens très privilégié, j’ai envie d’aider», répond ce quadragénaire qui, à l'instar de 83 autres réaffectations sur le plan municipal, fait l'expérience d'une autre réalité.

Il est 23h, nous sommes à la caserne. Dans le bâtiment 1000, celui qui a servi de lieu festif à Antigel. Tiens, d’ailleurs ce festival hivernal est le dernier à avoir pu se tenir à Genève, constate-t-on avec Jorge. Le responsable technique en est d’autant plus conscient qu’il devait travailler sur Voix de fête, le rendez-vous des musiques actuelles, juste après. Puis, il aurait enchaîné avec Musiques en été et l’installation de la fameuse Scène Ella Fitzgerald, au parc La Grange…

Le souvenir de Cesaria

Mais tout cela, c’était avant. Avant le coronavirus et la curée. «D’un jour à l’autre, mes activités ont cessé. Ça a fait bizarre, surtout que j’ai un attachement spécial à Voix de fête, que j’ai vu naître. Je travaille à la culture depuis vingt et un ans. Quand on monte un festival, ça nous arrive de passer 70 heures par semaine en équipe, soudés.» Ensuite, en soirée, les émotions continuent à affluer. «Je me souviens du concert de Cesaria Evora au parc La Grange, en août 2006. Il devait y avoir 7000 à 8000 personnes, c’était intense.»

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Des émotions, Jorge Cantalapiedra en a aussi dans sa nouvelle fonction. Chaque nuit, les Vernets accueillent jusqu’à 250 hommes, plutôt jeunes, les femmes et les SDF étant reçus au centre Frank-Thomas, sur les hauts de Genève. La mission de Jorge? «J’ai demandé des horaires nocturnes pour pouvoir m’occuper de mes deux enfants de 7 et 13 ans, confinés à la maison, alors que mon aîné, 16 ans, poursuit son apprentissage chez Coop. Comme ma femme est assistante en soins et santé communautaire aux Hôpitaux universitaires, je dois être présent la journée.»

Travail de nuit, donc, de 23h à 7h du matin. «Quand on commence notre service, les résidents sont déjà là, car les réguliers ou ceux qui se sont inscrits à 14h doivent être sous toit avant 22h. Après minuit, il nous arrive d’accueillir de nouveaux arrivants ou ceux qui ont une dérogation.» Une dérogation? «Parmi les SDF, il y a pas mal de toxicomanes. Comme il est interdit de consommer des drogues ou de l’alcool à l’intérieur, certains réguliers, addicts, ont l’autorisation de venir plus tard, après leur dernier shoot.»

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La veille de l’entretien, Jorge a assisté à une discussion musclée entre un éducateur et un résident soupçonné d’avoir fumé de l’herbe dans sa chambre. «Ça sentait fort, mais on n’a rien trouvé. J’ai admiré la maîtrise de l’éducateur qui a tenu sa ligne tout en calmant le jeu», relève ce fan de moto et de volleyball, qui aime l’engagement et la transmission. Jorge a longtemps entraîné des juniors et, aujourd’hui, il est maître d’apprentissage pour les futurs techniscénistes.

«Pendant la nuit, on ne dort jamais. On fait des lessives, on a des petites tâches. Vers 1h, on passe dans les chambres pour voir si tout va bien. On doit veiller à ce que personne ne fasse un malaise, notamment dans les toilettes. Vivre dehors fragilise l’organisme.» A 6h, réveil général et, après la douche, petit-déjeuner des résidents, étage par étage, pour éviter la promiscuité dans le réfectoire.

Justement, comment ce centre d’urgence prévient-il la contamination? «Dans le bâtiment 1000, qui peut abriter jusqu’à 210 résidents, chaque dortoir ne compte que cinq lits placés à deux mètres de distance les uns des autres. Dès que quelqu’un présente des symptômes de Covid-19, il est envoyé dans la section orange du bâtiment 2000, juste à côté. Et, en cas de maladie plus sévère, il rejoint la section rouge, où les patients sont surveillés par du personnel médical.» Ces jours, cinq à dix sans-abri sont répartis dans ces deux sections.

Solutions pour le ramadan

«Sinon, poursuit Jorge, on enseigne des petits gestes utiles, comme nettoyer le briquet ou le smartphone d’un tiers avant de s’en saisir. On réfléchit aussi à des activités safe, type jeux de raquettes, qui occupent la trentaine de sans-abri restant sur place, la journée.» La caserne est confortable, le personnel détendu, attentif. «Ce qui me frappe, ajoute Jorge, c’est à quel point tout le monde est écouté, y compris nous, les suppléants. Le partage est vraiment démocratique.»

Prévenants, les éducateurs ont même imaginé des solutions pour le ramadan, qui a débuté jeudi dernier. «Comme il y a une grande communauté maghrébine et musulmane parmi les résidents, deux repas sont servis après le coucher du soleil, ce qui bouleverse le règlement.» Ce que Jorge apprend de l’expérience? «La très faible distance qu’il y a entre les gens dits «normaux» et les marginaux. Vous savez que certains d’entre eux travaillent? Quand ils quittent le centre, soignés et bien habillés, personne ne pourrait soupçonner qu’ils n’ont pas de lieu pour dormir, la nuit.»


Profil

1974 Naissance à Genève.

1995 Obtention d’un CFC d’électricien radio-TV.

1999 Employé à la ville de Genève comme technicien lumière.

2013 Maître d’apprentissage pour les techniscénistes.