Vingt heures au dépôt des Transports publics genevois (TPG) au Bachet-de-Pesay. L’immense hangar est silencieux et paraît désert. En fin de journée, la ronde des tramways et des bus est au ralenti. Arrive un tram de la ligne 12 (Palettes-Moillesulaz) qui a fini sa journée. Il passe par le service entretien puis au remplissage de sable (pour le freinage d’urgence). Direction ensuite un autre hall, celui du nettoyage, nettement plus animé. A situation virale, traitement spécial.

Depuis la crise sanitaire, les véhicules sont quotidiennement désinfectés. Ce soir-là, 90 trams vont être traités. «Les équipes chargées de la propreté nettoient et désinfectent tous les soirs une file de véhicules d’environ 9 km sur l’ensemble de nos dépôts», indique François Mutter, porte-parole des TPG. Ils sont 25 agents ce jour-là qui se succèdent de 19 heures à 2 ou 3 heures du matin. Tous employés de la société Messerli, mandatée depuis 2014 par la régie genevoise, dont José Torrado. Il est désinfecteur, a été formé à cela. Mille précautions sont à prendre, notamment dans l’utilisation d’un puissant détergent à base d’eau oxygénée qui irrite les yeux et la peau.

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Il enfile une combinaison blanche intégrale et des chaussures antidérapantes, porte lunettes, gants et masque. «On ressemble à des cosmonautes dans leur capsule», rigole José. Quelqu’un ajoute: «Ils devraient nous mettre en apesanteur, ce serait plus facile pour les plafonds.» Quinze minutes pour récurer une rame à deux. Tout y passe: sols, barres de maintien, poignées, boutons, vitres, fauteuils, écrans d’informations, panneaux publicitaires, etc. José confie: «Je fais ce métier depuis cinq ans et je l’aime bien parce que l’on remet tout au propre pour les usagers, les vieux, les jeunes et les enfants. Mais depuis le coronavirus, on se sent encore plus utile parce qu’on participe à la lutte contre la contamination.» Ont-ils été applaudis le soir sur les balcons? Haussement d’épaules de José. Le salaire? «Ça va, on peut cumuler beaucoup d’heures», répond-il.

«Le coronavirus, au moins, ce n’est pas sale»

Thierry Wagenknecht, le directeur technique des TPG, explique: «Sur la ligne 12, il y a en ce moment environ 33 000 montées par jour pour 520 courses, soit 63 voyageurs par tramway de 53 mètres de long. Les risques de contaminer ou d’être contaminé restent présents quand la distance sociale ne peut pas être respectée. On recommande dans ces cas-là le port du masque.» Les TPG enregistrent en temps normal 800 000 voyageurs par jour en semaine. Au plus fort de la crise sanitaire, ils n’étaient que 200 000. Depuis le 11 mai, premier jour du déconfinement, la fréquentation est en hausse (100 000 de plus).

Plus que jamais, l’attention est portée sur le nettoyage. «Nous mobilisons en tout 300 personnels pour le Covid-19», indique Fabrice Lorenzini, qui dirige Messerli. Avant les désinfecteurs, des nettoyeurs montent dans les rames, masqués et gantés. Ils ramassent les cornets oubliés, les vieux journaux et balaient. Joseph, d’origine zambienne, employé depuis huit ans, dit: «Quand les trams arrivent, il y a souvent du vomi, des crachats et parfois même des excréments. Le coronavirus, au moins, ce n’est pas sale et ça ne pue pas.» Quand il rentre chez lui, il prend une longue douche, embrasse ses deux enfants et se couche.

Agents de nettoyage… et de renseignements

Au même moment, vers 3h, Carina arrive en gare de Genève. Non pas pour prendre un train de nuit mais son service. Elle revêt pantalon et veste de travail, chaussures de sécurité, lunettes et gants. Prend son kit de nettoyage et le fait rouler dans les couloirs déserts de Cornavin. Carina, 30 ans, originaire de Braga au Portugal, en Suisse depuis cinq ans, travaille aux CFF à la section mobilier. De 3h à 11h42, elle passe et repasse avec chiffon et détergent les surfaces de contact: mains courantes, rampes, boutons, bancomats, photomatons, distributeurs de billets, caissettes à journaux, etc. Jusqu’à six fois en huit heures, contre trois avant la pandémie. Elle a ce matin-là pour collègue Thomas, un Français qui vit à Douvaine, en Haute-Savoie.

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Fethi les a rejoints à 9h, un solide gaillard, en poste jusqu’à 17h42. Un quatrième travaille en soirée. Les trois se connaissent et s’apprécient: un travail d’équipe qui, dans le contexte de la pandémie, les soude davantage. Ils se savent exposés, prennent soin les uns des autres. Carina raconte: «Je ne mets pas de masque parce que ça me gêne et parce qu’on doit sans cesse répondre aux questions des gens perdus dans la gare. En fait, nous sommes autant des agents de renseignements que de nettoyage. Quand la distance n’est plus respectée, Thomas et Fethi me font signe.»

Un regard différent

Cent soixante-six mille passages par jour dans la gare en temps normal (moins forcément en ce moment), voilà qui laisse des traces. Qu’il faut éliminer, Covid-19 oblige. Les CFF ont perdu 90% de leur clientèle pendant le confinement. Les gares sont astiquées, les trains aussi qui six fois par jour passent au détergent et la nuit au désinfectant. Voilà qui devrait rassurer les voyageurs qui doucement commencent à remonter dans les trains. Carina, Thomas et Fethi disent que le public les regarde différemment. Comme si leurs tâches quotidiennes étaient désormais reconnues d’utilité publique. «Les usagers ont compris que la répétition de ces gestes d’hygiène est importante, il en va de la santé de tous», précise Erwin del Valle, chef de site aux CFF, chargé du nettoyage. Impression d’un métier aujourd’hui valorisé, comme les soignants, les caissières, les éboueurs, les livreurs, la voirie, qui au plus fort de la crise furent en première ligne. Thomas, père de deux petites filles, juge son travail «un peu à risque» et son salaire correct «parce que je vis en France». Pas de commentaire à ce sujet de Carina, qui habite à Genève.


Culture et sport font aussi le ménage

Ecoles, bureaux, commerces, bars, restaurants, la chasse aux germes est ouverte et bat son plein. Jusqu’aux livres de bibliothèque en rétention chez les emprunteurs pendant deux mois. Huit mille sept cent trente-huit, voilà en date du 11 mai le nombre de livres prêtés par la Bibliothèque de Genève avant le confinement. Ils commencent à rentrer. La conservatrice Nelly Cauliez explique: «Ces ouvrages sont stockés dans une zone de quarantaine. C’est un local ouvert en 2014 dédié aux collections atteintes par des bactéries ou des champignons. Selon Bibliosuisse, 72 heures en isolement suffisent pour la décontamination. Les désinfectants type éthanol ne sont pas indiqués, car ils peuvent causer des dommages aux livres si le traitement n’est pas opéré par des spécialistes.»

Le sport, lui aussi, fait son ménage de printemps. Les (encore) rares disciplines autorisées à reprendre les entraînements observent des protocoles serrés. Illustration au ZZ Lancy, club de tennis de table de l’élite suisse. Quatre joueurs maximum en même temps. Après deux heures d’échanges, les sportifs passent les tables au détergent et le sol à la serpillière. Le coach Alexandre Betemps précise les règles: «C’est le battu qui passe la panosse, ça motive.»