Sainte famille

Joseph, père moderne

Doux, attentif, concret. «Epoux non possessif de sa femme et de son fils». Le mari de Marie est «l’ancêtre des pères d’aujourd’hui»

C’est un scoop. Dans la salle d’attente de feu le psychanalyste parisien Jacques Lacan, on pouvait voir, sur la tablette d’une cheminée, un émail figurant un Joseph à l’enfant. Oui. Le grand avocat du père symbolique ne s’intéressait pas qu’à l’absent tout-puissant qui dit la loi de loin mais ignore les couches-culottes. Lacan savait l’importance du père concret, celui qui recueille, berce, nourrit et assure lors du déménagement.

Joseph. Dans une gravure du XVIe siècle (ci-dessous), on le voit même occupé à sécher les langes devant le feu. Image rare, certes. Plus souvent, les peintres l’ont représenté en père à l’enfant, comme dans le tableau ci-contre: tendre, enveloppant, indifférent au regard d’autrui, n’ayant d’yeux que pour le bébé gigotant dans ses bras.

Quel contraste avec le double portrait qui constitue la norme dans la tradition iconographique occidentale, fait remarquer, galerie d’exemples à l’appui, une lettreuse et médecin française dans un essai fraîchement paru  1. Marianne Bourgeois a cherché des images de pères avec fils dans notre patrimoine pictural. Du côté des figures mythologiques, elle a trouvé des bébés dans des bras masculins.

Les pères terrestres, en revanche, ne posent qu’avec un fils assez grand pour incarner leur double en miniature: c’est l’héritier désigné, celui qu’on présente avec fierté. Le fils pose «à l’imitation du père», en habits d’apparat, pour la galerie et la postérité. Et, même lorsque, comme dans le beau Portrait de Joseppo da Porto et de son fils par Véronèse (voir ci-dessous), la tendresse circule entre eux, leurs regards sont tournés vers l’extérieur.

Ainsi, l’étonnante galerie de pères à l’enfant proposée par l’essayiste française a pour effet d’attirer l’attention sur la figure anticonformiste de Joseph, si discrète et si étonnamment moderne. Parce qu’il rompt à bien des égards avec la tradition patriarcale, Joseph est «l’ancêtre des pères d’aujour­d’hui», suggère Marianne Bourgeois.

Proposition acceptée par nos interlocuteurs. Le psychothérapeute lausannois Alexis Burger, d’abord, qui n’a rien d’un spécialiste de la Bible mais qui poursuit une réflexion sur la condition masculine et paternelle: «Les hommes ont une grande difficulté à se montrer tendres avec leur garçon, dit-il. Et, en voyant Joseph dans une posture considérée traditionnellement comme maternelle, on se rend compte à quel point le père à l’enfant est un modèle rare.» De plus, voilà un homme qui accepte sans broncher de s’occuper d’un enfant qui n’est pas de lui, «comme tant d’hommes sont amenés à le faire aujourd’hui».

La théologienne genevoise Christianne Méroz  2 admire surtout chez Joseph sa sensibilité au mystère, sa confiance, son humilité: «Il accepte de ne pas tout savoir. Il est d’accord d’entrer dans un projet qui n’est pas le sien mais celui de sa femme, un projet complètement fou et qui le dépasse. Il fait, avec Marie, l’histoire en marchant, comme beaucoup de parents contemporains dans les familles recomposées. Dans ce sens, c’est une figure très moderne.»

La psychanalyste française Marie Balmary, auteur de La Divine Origine: Dieu n’a pas créé l’homme 3, interroge quant à elle la Bible depuis vingt-cinq ans. Et en tire la surprenante conclusion que, dans la suite d’Abraham et Sarah, c’est le couple formé par Marie et Joseph qui est moderne, «s’il est vrai que ce que nous cherchons aujourd’hui, c’est une relation entre un homme et une femme où chacun a sa juste place».

Un couple qui est tout le contraire de celui, raté, d’Adam et Eve: d’abord, parce que, lorsque Joseph apprend que Marie est enceinte, «il ne la désigne pas comme coupable». Ensuite, parce que «Marie, contrairement à Eve, résiste à la promesse mirifique, à la tentation de faire un enfant toute seule avec l’Eternel». A la naissance de Caïn, en effet, Eve dit: «J’ai acquis un homme avec YHWH (Dieu).» Elle ne mentionne pas la paternité d’Adam. Marie en revanche, lorsque l’ange lui annonce qu’elle enfantera le fils de Dieu, s’étonne qu’une telle chose soit possible puisqu’elle ne connaît pas d’homme.

«Relation sans connaissance? Symbole à interpréter?» se demande Marie Balmary. Voilà en tout cas un homme, Joseph, «époux non possessif de sa femme et de son fils». Et une femme, Marie, qui «n’est pas une mère porteuse», mais signifie clairement que la place à ses côtés est occupée par Joseph. «Ton père et moi nous te cherchions», dit-elle à Jésus lorsqu’elle le retrouve au temple. «D’une certaine manière, conclut Marie Balmary, Marie et Joseph représentent un accomplissement. Car une mystérieuse réussite a lieu lorsque l’humain n’est issu ni d’un père tout-puissant ni d’une mère toute-puissante, mais d’une relation puissante.»

Cette passionnée de la Bible, qui s’est mise à apprendre l’hébreu après avoir découvert les traductions d’André Chouraqui, va plus loin dans ses écrits: elle est parvenue à la conviction que, dans le texte, Dieu lui-même n’est pas tout-puissant. Et que «cette figure d’ogre» qui s’est imposée à nous est bien souvent issue de la tête des lecteurs et des traducteurs. Dans le texte original, note Marie Balmary, le Père dit «nous»: «Nous ferons l’humain en notre image.» «Où est la mère, se demande la psychanalyste? Serait-ce l’humanité?» En tout cas, pour elle, les choses sont claires: «On est dans une religion de la relation.» Pas de la possession, pas de la toute-puissance, pas de l’exclusion. De la relation.

Que Dieu l’entende.

1 «Père à l’enfant», de Marianne Bourgeois, Ed. de La Différence, 252 p.

2 «Le Visage maternel de Dieu», de Christianne Méroz, Ed. Ouverture, 1989.

3 «La Divine Origine: Dieu n’a pas créé l’homme», Marie Balmary, Livre de poche, 1998.

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