«Il y a du bruit, il fait trop chaud, ça pue la transpiration. Mais on est venus pour ça!» La phrase de Lionel, 21 ans, ou Jolomolo, son pseudonyme, sonne un peu cru. Elle aide pourtant à comprendre pourquoi cent cinquante personnes environ se sont enfermées ce week-end, rideaux tirés, dans la salle des fêtes des Morettes, à Prangins. Toutes avaient apporté leur ordinateur. Compagnon indispensable de la plupart des nuits de ces jeunes hommes (seule une fille était inscrite), le PC leur a permis, de samedi huit heures à dimanche quinze heures, de se connecter en réseau et de jouer. Jouer à se tirer dessus, à voler le drapeau d'un camp ennemi, à le défendre au contraire. La LAN Party de Prangins était une des plus grosses de la région. LAN est l'acronyme de Local Area Network, un réseau local. Théoriquement, il suffit de connecter deux ordinateurs pour en créer un. Sauf que c'est beaucoup plus drôle de le faire à plusieurs, comme à Prangins. Une nouvelle manière de jouer en société, en quelque sorte.

Découvrir une LAN Party est une expérience étrange. A première vue, rien ne bouge. Une dizaine de grandes tables alignées, des cubes gris posés les uns à côté des autres, des adolescents qui les fixent (la moyenne d'âge naviguait autour des 20 ans), une salle des fêtes qui bruit de rumeurs seulement: tous les participants jouent casque aux oreilles. Des dizaines de câbles convergent jusqu'au centre informatique des organisateurs. Episodiquement, une voix donne un numéro de serveur auquel les équipes sont invitées à se connecter. Une atmosphère très «mecs». Dans l'obscurité, la lueur de 150 écrans animés des scènes des trois jeux du week-end: Starcraft, Counter Strike et Quake III. Le premier est un jeu de stratégie où trois peuplades se battent pour un territoire. Les deux autres se jouent en caméra subjective. Tous se pratiquent par équipes, improvisées sur place ou prédéterminées. «Dans Counter Strike, il y a de la stratégie, explique un participant. Dans Quake III, il faut juste bourriner.»

Voilà. On y est. Si ces ados à la barbe naissante et aux jeans larges se sont donné la peine de dépenser 30 fr. d'inscription, de déplacer un matériel lourd, fragile et coûteux et de sacrifier une nuit de sommeil, ce n'est pas seulement pour fixer un écran, activité à laquelle ils se consacrent déjà partiellement chez eux. Le plaisir, ici, c'est d'être ensemble et de partager des codes. «Bourriner», c'est agir comme un bourrin, soit faire un usage le plus prolifique possible de l'arme dont on dispose. Des séquences qui se concluent généralement par des éclats de rire. L'humour est une donnée essentielle de ces «Doom like», du nom du premier jeu de ce type. Mais un humour violent, c'est vrai. «Si le but du jeu était de planter le plus de fleurs dans un joli jardin, il faut bien dire qu'on aurait moins de monde», rigole Jérôme Cuendet, un des trois organisateurs. «C'est vrai que le but est assez compétitif, ajoute Mathias Wiederhirn, coorganisateur. Une équipe vient de perdre, et c'est tendu. Mais c'est là le plaisir de jouer dans la même salle alors qu'on pourrait le faire sur le Net depuis chez nous: voir tes adversaires et les voir perdre.»

D'un écran à l'autre, on retrouve les signes d'une même culture qui navigue entre heroic fantasy, skateboard et arts martiaux revisités par Hollywood: ici une référence à Matrix, là un Pokémon en peluche posé au sommet d'un écran en guise de porte-bonheur, une héroïne manga en fond d'écran, ailleurs Gandalph, le magicien du Seigneur des Anneaux. Autre cri de ralliement: d'une tablée s'élève de temps à autre un «Wazzzuuupp!» repris en chœur, hommage à une publicité d'un producteur de bière.

Une LAN a ses rituels. On ne s'enferme pas trente et une heures sans être prudent: à côté des piles de rechange pour les souris sans fil, des paquets de salami et de mortadelle, des tubes de Pringels, parfum oignon, des gendarmes. Et pour ceux qui n'ont rien amené, l'intranet de la manifestation permet de commander des pizzas à un établissement de Nyon qui les livre par fournée de quarante. A Prangins, on a même vu des parents, sac Migros à la main, rendre visite à leur rejeton et veiller à son état physique.

Temps mort. Impossible de jouer trente et une heures d'affilée. On s'arrête. On sort prendre l'air en gémissant d'être ébloui par le ciel pourtant grisâtre. On s'échange quelques merveilles contenues dans son disque dur. Fichiers MP3, films. Certaines machines, miracle d'un réseau local à très large bande et à haut débit, copiaient quatre longs métrages à la fois.

Dimanche, fin de matinée: les sacs de couchage ne sont pas tous roulés, les cartons à pizza sont aplatis à terre, les 400 litres de Coca à disposition ont été bus, ou à peu près. C'est le moment d'ouvrir les derniers paquets de Brink, 24 biscuits au chocolat, histoire de ne pas avoir à les ramener. La salle s'est partiellement vidée. Certains sont déjà repartis à Aigle, Fribourg, Yverdon ou encore Montbéliard, en France. On s'est déjà donné rendez-vous à Berne, dans deux semaines, pour une partie qui devrait réunir 300 personnes. Des portes ouvertes chassent opportunément l'odeur de renfermé. Les organisateurs sont ravis. Jérôme Cuendet, 23 ans, avec ses deux camarades, Mathias Wiederhirn, 27 ans, et Gregor Bruhin, 23 ans, vise maintenant plus haut. Organiser en Suisse romande une LAN qui rivaliserait avec celle de Paris qui réunit plus d'un millier de participants. En attendant, ils réinvestiront l'argent qu'ils ont gagné ici dans la location d'une autre salle, pour une prochaine LAN.