C'est un bistrot de quartier, bien enfumé. L'après-midi. L'endroit est plein, des hommes, des femmes qui ont l'air installés là pour la journée. Ils «grattent» des billets sur les deux écrans tactiles mis à la disposition des clients. Les regards sont las. Ils laissent parfois passer une étincelle d'espoir. Cette fois est peut-être la bonne, ils vont enfin gagner. Certains passent d'un billet à l'autre comme ils grilleraient une cigarette en l'allumant à la précédente. Des joueurs compulsifs?

C'est possible, il y en a 35 000 à 48 000 en Suisse, selon l'étude du Bureau d'études de politique sociale et du travail (BASS). Le Bureau a réalisé un état des lieux pour l'Office fédéral de justice et pour la Commission fédérale des maisons de jeu (CFMJ). Constat: 12% des personnes qui consultent pour se débarrasser de leur dépendance au jeu ont des problèmes avec les machines à sous situées hors casinos et les jeux électroniques, comme le Tactilo ou le Loto Express.

Un chiffre qui ne reflète pas l'ampleur du problème car le Tactilo est cantonné à la Suisse romande. En été 2004, la Commission fédérale des maisons de jeu (CFMJ) a en effet interdit aux sociétés de loterie de mettre en service plus que les 700 appareils de type Tactilo déjà prévus. Ils entreraient dans la catégorie des appareils à sous et non des loteries. Et devraient donc tomber sous le coup de la loi sur les maisons de jeu. Leur place serait dans les maisons de jeu et non dans les bistrots.

En 2003, la Loterie romande gagnait quelque 90 millions grâce au Tactilo, de quoi aiguiser l'appétit des casinos. Les résultats de l'étude du BASS ont été délivrés dans ce contexte tendu, et il y a fort à parier que les chiffres seront instrumentalisés par les deux parties.

Ce sont les seules données récentes sur le sujet. Elles sont intéressantes pour peu qu'on les mette en perspective. En se souvenant par exemple qu'il n'existe pratiquement pas de spécialistes de l'addiction au jeu en Suisse. Un thérapeute non sensibilisé au problème ne pensera tout simplement pas à interroger son patient sur ce sujet. Les chiffres sont donc certainement en dessous de la réalité.

Mille à mille cinq cents personnes consultent pour ces problèmes en Suisse, principalement des hommes. Des gens qui sont presque tous endettés. La moitié d'entre eux perdent au moins 50% du revenu du ménage au jeu, et 20% perdent tout. Ces situations déclenchent souvent des catastrophes en cascade: divorce, problèmes au travail, démêlés avec la justice. Le coût économique de cette dépendance s'élève à 100 millions de francs par an, sans compter ses effets collatéraux. C'est sept fois moins que le bénéfice économique généré en Suisse par les jeux de hasard, remarquent les auteurs.

L'offre pour la prise en charge des personnes accros au jeu est très maigre. A Lausanne, il existe une structure dans le cadre de la psychiatrie au CHUV, le Centre hospitalier universitaire vaudois: le Centre de jeu excessif (CJE). Une septantaine de personnes le fréquentent actuellement.

L'étude met également en avant les efforts faits par les casinos pour prévenir les comportements pathologiques. Des personnes formées spécialement abordent les joueurs qui semblent perdre le contrôle. Ils leur proposent de limiter leur fréquentation du lieu et parfois l'excluent. Une méthode qui serait efficace et que les auteurs de l'étude proposent d'étendre en dehors des casinos. Car une majorité des personnes interrogées avouent avoir des problèmes avec les machines à sous. Mais, comme celles-ci ne seront plus autorisées en dehors des casinos dès avril 2005, on peut penser que les joueurs compulsifs se replieront sur les jeux du type Tactilo.