… Et à la fin, elle vous annonce l’air de rien qu’elle crée un parti et compte se présenter aux élections en 2017.

Joumana Haddad est rarement là où on l’attend. Dans son dernier livre, Superman est arabe 1, l’auteure libanaise s’attaque aux stéréotypes patriarcaux avec un argumentaire familier. Mais tout à coup, au détour d’une page, elle passe de la prose aux vers. Ou alors, elle raconte comment, enfant, elle s’amusait à provoquer des érections chez son confesseur grâce à de torrides péchés imaginaires.

La flamboyante quadragénaire cultive son côté diablesse. Elle incarne encore plus qu’elle ne parle, et se paie le luxe de déplaire aux traditionalistes comme aux féministes.

Journaliste culturelle au quotidien An-Nahar, traductrice et poétesse, Joumana Haddad est très demandée à l’étranger et collabore régulièrement à des publications en Italie, en Suède, aux Etats-Unis. Mais elle reste au Liban, pour continuer à distiller «de l’intérieur» sa parole si singulière. Et avec le temps, dans sa messagerie, les lettres d’encouragement finissent par rattraper les lettres d’insulte.

Le Temps: La dernière fois que ce journal a parlé de vous, c’était à la création de votre magazine «Jasad», «le corps», axé précisément sur la célébration du corps (LT du 14.04.2009). Où en est cette audacieuse aventure éditoriale?

Joumana Haddad: Après huit numéros, la parution est suspendue et nous réfléchissons à une version en ligne. Ce sont les ressources publicitaires qui manquent: le magazine était trop osé pour nombre d’annonceurs, qui craignaient de perdre le marché des pays du Golfe. Cette démonstration de pudeur de leur part est particulièrement hypocrite au Liban, où la publicité utilise à outrance le corps des femmes réduit à un objet.

– On retrouve dans vos livres ce mélange de féminisme, de poésie et d’érotisme qui a fait la marque de «Jasad». Vous vous dites féministe et athée, mais il manque un troisième terme: libertine?

– Libre et féminine, plutôt. J’ai toujours été attirée par la littérature érotique. Dans une région comme celle où je vis, ce simple intérêt constitue une prise de position politique. Une femme qui aspire à la pleine possession de son corps ne peut être que féministe.

– Vous avez lu Sade avant Beauvoir, c’est quand même particulier…

– C’est la découverte de cette littérature subversive qui a fait souffler dans mon esprit le vent de la liberté. J’avais 13 ans, je vivais dans une famille catholique et je fréquentais une école de bonnes sœurs. J’ai vécu un choc salutaire.

– Associer Sade à la liberté, ce n’est pas évident pour tout le monde.

– Je n’ai jamais pris Sade à la lettre, même à l’âge où je l’ai découvert. Au-delà des violences qu’il décrit, ses textes sont une invitation à la transgression. Ce dont il est question, c’est de liberté mentale, du goût de la rébellion et du défi.

– Comment se fait-il que vous ayez découvert le Divin Marquis dans la bibliothèque familiale?

– C’est exactement la question que j’ai posée à mon père. Il était tout remué, en lisant J’ai tué Schéhérazade 2, d’apprendre que j’avais lu ces livres. Mais que faisaient-ils dans ta bibliothèque? lui ai-je rétorqué. Il a seulement souri.

– Que faisaient vos parents?

– Mon père a travaillé dans une maison d’édition puis dans une imprimerie, ma mère était à la maison. J’ai grandi dans une famille très modeste, mes parents ont fait de gros sacrifices pour nous envoyer dans une bonne école, mon frère et moi. Quand je lui proposais de l’aider à la maison, ma mère refusait car elle voulait que je me concentre sur mes études. C’était une femme très intelligente qui avait dû renoncer à beaucoup de rêves. Elle aurait voulu faire de la politique. Encore aujourd’hui, elle suit tous les débats.

– A-t-elle applaudi au Printemps arabe?

– Pas plus que moi. Nous avons tout de suite été très sceptiques face à la montée de l’islamisme. En février 2011 déjà, j’ai exprimé mes doutes dans le Corriere della Sera. L’Occident a trop vite applaudi ce qui est, en réalité, un printemps islamiste.

– Vous regrettez ces révolutions?

– Non. Les dictatures devaient tomber. Soyons pragmatiques: ce n’est pas un printemps, c’est un purgatoire. Une étape nécessaire pour accéder à un vrai printemps. Dans une génération, j’espère.

– Dans votre dernier livre, vous affirmez que la première victime du macho, c’est lui-même.

– On parle beaucoup des effets néfastes du machisme sur les femmes, pas assez du mal qu’il fait aux hommes. Derrière le machisme, il y a, d’abord, un grand manque de confiance en soi: il faut considérer le macho comme un malade. Ma conviction est que le moment est venu d’inventer une nouvelle masculinité. Nous avons besoin d’un nouveau type d’homme, qui n’a pas besoin de soumettre les femmes pour se sentir viril. Le rôle de l’éducation est à cet égard primordial et la responsabilité des femmes considérable: ce sont elles qui éduquent les futurs petits terroristes, elles qui ont le pouvoir de sauver les garçons et les filles des stéréotypes patriarcaux. Malheureusement, le plus souvent, elles sont les premières complices du machisme.

– Dans votre livre, vous écrivez aussi que l’égalité n’est pas érogène. Dans le chapitre «Pénis: mode d’emploi» vous dites à l’homme: «Ne demande pas la permission!» Ne craignez-vous pas de brouiller le message?

– Mais la sexualité n’est pas simple. La relation sexuelle vise le plaisir mutuel. Entre deux adultes consentants, il n’y a pas de règle de bienséance ni d’égalité qui tienne: tout est permis et souvent, les rapports de force font partie du jeu. Mais ce qui est valable pour le rapport sexuel ne peut être extrapolé au rapport sociétal, où les règles sont nécessaires et où celle de l’égalité doit être respectée.

– Vous devez faire grincer des dents féministes?

– Disons que la plupart des féministes libanaises me supportent assez mal. Je déplore leur attachement à un discours, issu des années 1970 à 1990, qui considère les hommes comme coupables de tout et les femmes uniquement comme des victimes. Je crois que c’est en se responsabilisant qu’elles sortiront de l’ornière et j’aspire à un rapport de complicité entre les sexes. Je me sens proche de ce qu’on appelle le féminisme de la troisième vague.

– A vous lire, on a quand même l’impression que l’amant idéal est plus Arabe que Suédois, non?

– Mon amant idéal est le même que celui d’Anaïs Nin: «Je choisis, avec l’instinct le plus profond, un homme qui contraint ma force, qui a d’énormes exigences envers moi, qui ne doute ni de mon courage ni de ma solidité, qui ne me croit pas naïve ou innocente, qui a le courage de me traiter comme une femme.» C’est magnifique, non? Qu’il soit Turc, Suédois ou Arabe, voilà l’homme que j’aimerais avoir dans mon lit.

– L’avez-vous trouvé?

– Je crois que oui, enfin! Mais que veut dire «trouvé»? L’identité de l’amant idéal peut changer non seulement parce que plusieurs personnes présentent les mêmes caractéristiques, mais aussi parce que nos attentes changent selon les périodes de notre vie. Je ne crois pas aux relations à vie. D’ailleurs, y croire amène à considérer l’autre comme un acquis, ce qui n’est pas bénéfique à la relation amoureuse.

– Vous vous êtes mariée deux fois et deux fois séparée…

– Oui, et j’ai deux garçons, que j’élève seule. La deuxième fois, pour me marier, j’ai dû aller à Chypre: au Liban, en 2013, il n’est pas possible de se marier civilement. L’emprise de la religion, ce n’est pas seulement un problème de l’islam.

– Vous parlez sept langues: comment les avez-vous apprises?

– Ma grand-mère maternelle était Arménienne et lorsqu’elle s’est suicidée, j’ai demandé à ma mère de m’apprendre sa langue. C’était une manière de lui rendre hommage. J’avais 7 ans. Ensuite, à l’école, j’ai travaillé en arabe, en français et en anglais. L’allemand et l’espagnol, je les ai étudiés plus tard. Avec l’italien, j’ai un rapport spécial, comme avec une langue maternelle: je l’ai appris presque sans travailler, après deux semaines de cours au Centre culturel, interrompues par la guerre civile. Je crois que j’ai été Italienne dans une vie antérieure.

– Le discours anti-musulman se nourrit volontiers des malheurs des femmes arabes. Ne craignez-vous pas de voir votre parole instrumentalisée par les pourfendeurs de «l’empire du mal»?

– C’est l’argument de beaucoup de gens qui voudraient me faire taire. Le risque existe, mais il est exclu pour moi de renoncer à parler pour autant. J’insiste sur le fait que je ne critique pas l’islam en particulier: je considère le christianisme et le judaïsme comme également misogynes.

– «Quand donc la bombe de la femme arabe va-t-elle exploser?» écrivez-vous. Oui: quand?

– Dans dix ans. J’espère. Sinon, c’est fini, je quitte ce pays!

– Vous venez d’y acheter une maison, c’est une belle marque de confiance en l’avenir. Mais est-ce vraiment le bon moment?

– Le bon moment, je ne veux pas l’attendre passivement, il faut le susciter. Surtout, je me sens plus crédible en restant: je crois au poids de la parole prononcée de l’intérieur.

– Vous êtes partisane de la défloration des bébés filles…

– Ce serait un bon moyen de se débarrasser de l’obsession de la virginité qui pourrit la vie de tant de femmes et d’hommes dans nos régions. Comme on circoncit les garçons, on devrait débarrasser les filles de cette membrane à laquelle est grotesquement suspendu leur honneur.

– Il va falloir créer un nouveau parti pour défendre une proposition aussi originale…

– Je suis justement en train d’en créer un! Il s’appellera La troisième voie. Je compte me présenter aux élections en 2017.

– Votre maman doit être ravie.

– Oui, je suis en train de la venger!

1. «Superman est arabe», Ed. Actes Sud, 231 p.2. «J’ai tué Schéhérazade», Ed. Sindbad, 2010.

Derrière le machisme, il y a, d’abord, un grand manque de confiance en soi: il faut considérer le macho comme un malade ,,