Une vive controverse a éclaté en France après la dénonciation à la police de cyber-pédophiles par des journalistes qui ont enquêté sur les personnes incriminées dans le cadre du magazine Les Infiltrés, diffusé mardi sur la chaîne de TV publique France 2.

Cette émission s’est fait connaître par ses reportages en caméra cachée lui permettant d’obtenir des confidences. Dans ce cas, des journalistes de l’agence Capa ont interrogé quelque 22 pédophiles présumés ou amateurs de photos pédopornographiques au Canada et en France. Ces personnes ont ensuite été dénoncées aux polices des deux pays, qui ont poursuivi l’enquête. «Une partie de la profession est scandalisée de cette entorse au secret des sources», selon la Radio suisse romande. D’ailleurs, dans une tribune, une quinzaine de journalistes, écrivains, réalisateurs et producteurs s’insurgent contre cette délation, rapporte Rue89. D’autant que deux affaires similaires font du bruit: celle qui a vu la police opérer une descente à Tremblay-en-France, en Seine-Saint-Denis, alors que TF1 diffusait le même soir un reportage sur le trafic de drogue dans cette cité, dans le cadre du magazine Haute Définition; et celle des reporters de Mag2 Lyon qui, pour tenter de savoir comment l’Eglise lyonnaise réagissait aujourd’hui face au scandale de la pédophilie, sont allés «se confesser» auprès de curés de la ville en prétendant qu’ils avaient été victimes d’abus sexuels dans leur enfance.

«Les journalistes sont-ils des indics?» questionne Slate. «Journalistes, balances ou responsables?» se demande dans la foulée Marianne 2, constatant que «les titres de Libération ont contribué à la réputation de ce quotidien. Ils ne font pas dans la nuance et c’est normal.» Mais l’alternative proposée est «réductrice et les deux excellentes pages consacrées à cette affaire, avec les points de vue contradictoires qu’elle suscite, démontrent précisément son simplisme», comme semblent aussi le penser Le Parisien et Le Figaro.

«Polémique assurée», titre donc Elle. «On savait qu’on allait être obligés de signaler [les pédophiles présumés] à la police», explique au Nouvel Observateur Hervé Chabalier, le patron de l’agence Capa. Les «infiltrés» sont-ils donc des auxiliaires de police? «Non, des citoyens», répond à L’Express le même Chabalier, pour qui il faut s’attaquer à «des systèmes», pas «à des gens». «On ne va pas s’empêcher de dénoncer un violeur de mineurs parce qu’on a notre carte de presse!» renchérit David Pujadas, le présentateur de l’émission.

Libé n’est pas d’accord: «Les réalisateurs affirment faire œuvre de justice et ne pas avoir eu le choix. C’est faux. Ils avaient le choix. Ils ont contrevenu à deux règles fondamentales de notre profession. Ne pas usurper une identité et faire état dès les premiers contacts de sa qualité de journaliste. Ce qui aurait évité le viol d’une seconde règle: le respect absolu des sources.» Ainsi, la controverse prend le tour classique opposant les «puristes» à ceux qui acceptent de s’interroger sur les éventuelles limites du journalisme. Mais le quotidien «est encore trop magnanime, selon Le Post. Ce ne sont pas deux règles fondamentales que Capa, Pujadas et Chabalier ont enfreintes, mais trois.» Car «les responsables de la délation se sont conduits en auxiliaires de police. C’est peut-être même ce qui est le pire.»

Et c’est bien cela qui fâche Télé-Loisirs ou Télérama, selon lesquels «utiliser une fausse identité, dissimuler sa carte de presse pour enquêter sur des sujets réputés difficiles, des milieux imperméables au micro ou à la caméra: en soi, la méthode fait controverse». Et la polémique est furieuse entre opposants et partisans de ces méthodes, selon le site Arrêt sur images. Quoique des «correspondants étrangers à Paris jugent normal que des journalistes signalent à la police des faits criminels constatés lors d’une enquête», indiquent les Dernières Nouvelles d’Alsace. Et s’il subsistait un doute sur le fait que le journaliste soit «un animal facile à domestiquer», se moque Le Plan B Médias , «obtenir une soumission totale peut nécessiter un grand investissement financier. Pour vous éviter des dépenses», il «révèle des petits trucs qui feront de votre journaliste farouche un gentil chroniqueur» pas trop fouineur!

Plus sérieusement, «d’autres questions surgissent», écrit encore Le Point: Laurent Richard, le journaliste, «s’est connecté sur des chats ados en se faisant passer pour «Jessica, 12 ans». Son constat est effarant: en quelques minutes, plusieurs adultes se présentent […]. L’un d’eux branche sa webcam et entame une masturbation…» Où est l’éthique dans ce subterfuge identitaire? peut-on se demander en se baladant sur ces «nids à pédophiles». Ce que confirme 20 Minutes: «Plus de 750 000 pédophiles seraient en permanence connectés au Web pour manipuler un mineur à des fins sexuelles, selon un rapport de l’ONU. En France, plus d’un enfant sur trois a déjà été approché par un inconnu via des chats sur Internet, affirment les associations.» Derrière ces chiffres alarmants «se cache un véritable marché», en conclut logiquement Télé Moustique.