Il y a ceux, comme Justine*, en télétravail dans son studio veveysan, qui filment chaque jour leur réveil accompagné d’une petite danse matinale. Celles, à l’instar d’Eve-Lyne, qui content chaque détail de leurs journées confinées sur un blog, entre le rôti du dimanche et le désarroi face aux nouvelles du journal télévisé. Certains élaborent encore des capsules vidéo, d’autres tiennent une page Facebook, Instagram, ou postent des réflexions quotidiennes sur Twitter.

Cette tendance à la mise en récit de soi se retrouve dans l’expression «journaux de confinement» que les titres de presse ont inscrit dans le vocabulaire commun, en demandant à certains auteurs de conter leur quotidien «confiné». Alors pourquoi ce besoin soudain de narrer nos réflexions, nos gestes répétitifs, de mettre en scène ce soi contraint d’évoluer dans un espace restreint (si ce n’est peut-être un balcon ou un jardin pour les plus chanceux), et de le partager?

Une quête de sens

En la matière, on trouve d’une part les écrivains riches et célèbres – ceux qui, mandatés par des médias, racontent leur vie (on pense par exemple à l’autrice primée Leïla Slimani et son «Journal du confinement» dans Le Monde, rédigé depuis sa maison de campagne, ce qui ne manque pas d’exaspérer certains internautes), d’autre part le commun des mortels. Jacob Lachat, enseignant et chercheur en littérature française à l’Unil, tient à le souligner: «D’un point de vue sociologique, il faut distinguer la pratique littéraire du journal personnel de la pratique ordinaire. Contrairement à la plupart des diaristes, les écrivains reconnus peuvent capitaliser sur le temps contraint du confinement et faire de leur quotidien un matériau littéraire dont les éditeurs comme les titres de presse peuvent tirer profit.»

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Autrement dit, un auteur ou une autrice transcrivant le fil de sa journée se plie à un exercice qui fait partie intégrante de son métier et lui permet, en outre, de flirter avec l’autopromotion. Il en va autrement pour le «tout un chacun». «Nous, êtres humains, nous racontons constamment. L’une de nos particularités est de mettre des éléments ensemble, qui forment des récits, pour créer du sens – c’est comme ça qu’on organise nos vies. Avec l’arrivée du coronavirus, il y a une grande perte de sens. Nos repères, nos routines, nos rituels sont bouleversés, analyse Charlie Crettenand, psychologue et psychothérapeute au cabinet Trame narrative à Sion. Cet événement a induit une rupture dans la narration habituelle de soi (je me lève, j’amène mes enfants à l’école, je vais au travail, par exemple). Dès lors, une manière de retrouver du sens peut passer par le récit de son quotidien confiné. D’abord pour soi, ensuite aux autres.»

Vincent de Gaulejac, sociologue clinicien, professeur émérite à l’Université Paris-Diderot et auteur, entre autres ouvrages, de La Névrose de classe, acquiesce: «On trouve dans le récit de soi, dans la façon de se mettre en scène, de soigner son image, une manière de panser les plaies, de sortir du confinement subjectif, de faire quelque chose des angoisses personnelles, intérieures.»

Parler de soi pour exister

A cette quête de sens et d’apaisement s’ajouteraient encore d’autres éléments bien spécifiques à notre société à la fois très connectée et individualiste, selon le sociologue. Dans son dernier livre, Dénouer les nœuds sociopsychiques, tout juste paru chez Odile Jacob, il a consacré un chapitre au récit de soi: «Vivre pour se raconter, raconter pour vivre».

«Notre société cultive formidablement le parler de soi, l’invitation à se raconter, que ce soit à travers l’art, les médias ou toutes les formes de développement personnel. Je dirais que ce qui se passe est donc l’illustration d’une contradiction de notre société hypermoderne: d’un côté, il faut affirmer son identité individuelle, singulière; un double mouvement narcissique et individualiste qui fait que se raconter est un moyen d’exister. Et de l’autre, en période de confinement, cette narration de soi ne revient pas uniquement à raconter son histoire personnelle, mais aussi à participer à une humanité commune, à créer du lien.»

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Après tout, qui n’y a pas été de son petit conseil pour améliorer la recette de pain au levain que le cousin Roberto a décrite dans ses «confinement J12» sur Facebook? Qui n’a pas commenté «t’en fais pas, moi aussi, j’ai fait ça!» à celui qui a avoué être resté en pyjama durant toute sa journée de télétravail? Ou écrit un petit mot d’encouragement à une autre dont le récit laisse transparaître l’anxiété des temps à venir?

Un collectif… exclusif

Nous tiendrions donc ces billets de blogs, ces capsules, ces stories à la fois pour retrouver du sens là où nous avons l’impression qu’il a disparu, et pour, paradoxalement, affirmer notre individualité tout en cherchant à rallier une expérience commune. «C’est une mise en scène de la solitude, mais elle vise à participer au collectif», résume pour sa part Olivier Glassey, sociologue spécialiste des usages du numérique à l’Unil.

Reste à savoir qui est ce collectif? «Il faut bien penser qu’il n’est pas donné à tout le monde de maîtriser le langage, les technologies – ni même d’avoir ces dernières à disposition», pointe-t-il. Il y a aussi, simplement, ceux et celles qui ont le temps, et les autres. Pour cela, on pourrait penser qu’un smartphone, permettant de partager ce qu’Olivier Glassey nomme des «microsignes» durant la journée, réduit l’écart entre ceux qui doivent s’activer pour gagner leur pain tout en s’occupant de leur famille, et les plus avantagés d’entre nous. Or, la réalité est un peu plus complexe.

«On peut parler de fracture numérique. Il y a des inégalités subjectives, car certains sont plus doués que d’autres pour parler d’eux. Et des inégalités objectives. A l’heure du confinement, ceux qui sont déjà exclus d’ordinaire le sont doublement. Et je pense aux gens qui vivent dans la rue: ils n’ont pas d’ordinateur, et rarement un accès à internet; ils ne se trouvent pas dans des conditions objectives pour participer à ce parler de soi public», souligne Vincent de Gaulejac.

Souvenons-nous encore que, parmi celles et ceux qui sont «déjà exclus», les personnes âgées figurent en première ligne quant à l’utilisation des nouvelles technologies. L’Office fédéral de la statistique indiquait en décembre 2019 que, malgré une progression notable dans le nombre d’usagers d’internet âgés de plus de 75 ans, il en va autrement pour ce qui est de leurs compétences: seuls 16% des plus de 65 ans ont une réelle maîtrise des outils numériques, bien souvent nécessaire au partage.


Le journal de confinement, héritier du journal personnel

Si le journal de confinement de celles et ceux qui écrivent est voué à être publié, il est bien l’héritier du journal personnel – qui deviendra le journal «intime», dont on retrace les débuts aux alentours de 1780. «L’expression «journal intime» naît dans les premières décennies du XIXe siècle, tout comme le substantif l’intime sous la plume des diaristes. Cette nouvelle pratique prend son essor au début du XIXe, sans avoir alors pour vocation d’être publiée, et sans nécessairement se concevoir comme littéraire», détaille Dominique Kunz Westerhoff, professeure associée en langue et littérature françaises à l’Unil.

L’experte cite l’historien Pierre Pachet qui, dans son ouvrage Les Baromètres de l’âme – Naissance du journal intime considère que les journaux de Benjamin Constant marquent le début du genre. «C’est un genre qui laïcise des pratiques d’origine religieuse: la confession, l’examen de conscience. Il émerge dans le cadre d’une nouvelle culture de l’intime. La vie privée se développe au Siècle des lumières pour culminer avec la revendication des droits individuels sous la Révolution […] Pour reprendre l’exemple de Benjamin Constant, c’est pendant ses années d’exil que le politicien publiciste devient diariste: dans une situation d’impuissance, l’intime devient le lieu d’une résistance réparatrice.»

Trois fonctions qui se retrouvent

Selon Jacob Lachat, enseignant et chercheur en littérature française à l’Unil, le journal personnel revêt plusieurs fonctions qui se retrouvent dans les fameux journaux de confinement: informative, d’abord, à l’instar des journaux de voyage ou de guerre qui permettaient de conserver une trace, un témoignage d’un événement; organisatrice, ensuite, car le journal permet d’aménager son temps de travail; et enfin une fonction introspective, plus récente, qui se serait développée à la fin du XVIIIe: le journal personnel était lors le lieu de l’examen du soi, une manière de saisir sa propre existence dans le temps.

«Le journal de confinement réunit ces trois éléments, déclare-t-il. On fait appel à des écrivains pour raconter leur expérience d’un phénomène collectif. Ils témoignent, mais rendent aussi compte de leur organisation du temps. Par ailleurs, la dimension introspective a un intérêt, car il s’agit souvent d’auteurs célèbres, et la valeur littéraire accordée à l’intimité n’est pas la même pour toutes les personnes qui écrivent.»

Un héritage historique, donc, et peut-être aussi un renouveau, selon Dominique Kunz Westerhoff, qui entrevoit dans ces journaux de confinement une «forme émergente»: «Ils renouvellent la fonction de résistance qui a toujours marqué l’histoire du genre diariste: journal de campagne, à la guerre, d’incarcération, d’hospitalisation. Le point de vue des journaux de maladie se renverse quand ce sont des individus non contaminés qui témoignent de leur confinement préventif. L’écriture diariste réagit à l’impouvoir relatif que nous ressentons tous face à la limitation de nos libertés: il ne s’agit pas simplement de réaménager le moi dans de nouvelles conditions d’isolement, mais de restaurer une sociabilité par la diffusion du journal.»