«Il faut comprendre la complicité qui liait Jésus à Judas et se débarrasser de l'acharnement que l'Eglise a témoigné contre lui.» Ainsi parle Armand Abécassis, professeur de philosophie à l'Université Michel-de-Montaigne (Bordeaux) et auteur d'une lecture juive des Evangiles *. Dans un livre ** qui vient de paraître, il donne une interprétation étonnante de l'histoire de Judas, revisitée à la lumière des écrits juifs et hébreux.

Judas, l'infâme traître qui a livré Jésus, et qui concentre à lui seul toute la haine et le mépris dont les chrétiens ont été capables à l'égard d'un peuple injustement considéré comme déicide, Judas n'est pas celui qu'on croyait. Selon Armand Abécassis, il était le plus fidèle des disciples de Jésus, le plus loyal, et probablement celui que le Maître préférait. Judas n'a pas trahi Jésus, mais il a voulu faire reconnaître la puissance messianique du rabbi qu'il vénérait. Le baiser qu'il a donné à Jésus sur le Mont des Oliviers était en réalité un témoignage d'amour et d'affection envers celui qu'il considérait comme le sauveur d'Israël, une expression publique du respect qu'il lui vouait, et non un acte de traîtrise.

Armand Abécassis rappelle que les Evangiles ne rapportent pas les faits, gestes et paroles de Jésus et de ses disciples à la manière d'un récit historique. Ces textes sont une interprétation des événements à la lumière d'une foi nouvelle. Leur rédaction intervient trente à quarante ans après la mort de Jésus. Entre-temps, le Jésus juif et historique est devenu le Christ, à la fois homme et Dieu, pour les premiers chrétiens. Ces quelques années ont aussi vu les relations entre les juifs et les chrétiens se dégrader, les premiers rejetant la foi des seconds. Les Evangiles se teintent d'antijudaïsme. Deux éléments qui expliquent la charge dont Judas est victime, selon Armand Abécassis. Celui-ci a constaté que les textes chrétiens dressaient un portrait négatif de Judas, surtout l'Evangile de saint Jean, où l'apôtre apparaît clairement comme un traître. Mais fallait-il vraiment qu'il y en eût un? Après deux ou trois ans de prédication, Jésus était connu du peuple juif. Judas avait-il dès lors besoin de trahir son Maître, qui ne se cachait pas et dont l'enseignement était public? Par ailleurs, sans cette trahison, le christianisme aurait-il vu le jour? Ces questions ont mené Armand Abécassis à enquêter sur les relations qu'entretenaient Jésus et Judas.

Au temps où vivait Jésus, le peuple attendait du Messie qu'il soit un chef politico-religieux capable de chasser les Romains d'Israël et d'assurer la direction spirituelle du peuple juif, et donc de préparer les conditions de l'avènement du règne de Dieu. La venue du Royaume des Cieux signifiait la réalisation de l'indépendance politique d'Israël. Mais les avis divergeaient sur les moyens à employer pour affranchir le peuple de l'oppresseur. Certains attendaient passivement la venue du Messie et ne voulaient pas user de violence à l'encontre des Romains. D'autres voyaient en elle la seule possibilité de libérer le peuple. C'était le cas des zélotes. Le groupe de Jésus en comptait quelques-uns, dont Judas.

Certes, Jésus n'avait vraisemblablement pas l'intention de prendre les armes contre les Romains. Mais son discours contenait suffisamment de violence pour donner à penser à Judas qu'un tel scénario n'était pas exclu. Le disciple, plus qu'aucun autre apôtre, attend impatiemment le moment où Jésus révélera sa messianité. Or, ce moment tarde, et Judas s'inquiète de ce que son Maître n'assume pas le projet politique d'Israël. Il décide donc de le «livrer» aux grands prêtres, comme l'écrivent les Evangiles. L'image de Judas dans les Evangiles se joue autour de ce terme.

Livrer ne signifie pas seulement trahir, dénoncer ou abandonner. Ce verbe désigne aussi l'action de faire reconnaître, de transmettre, de communiquer. C'est dans ce dernier sens qu'Armand Abécassis suggère de comprendre les actes de Judas. Voyant que Jésus n'assume pas pleinement sa fonction de Messie, et que les autorités religieuses complotent contre lui, Judas veut accélérer le cours des événements. Il croit avec ferveur que Jésus est le Messie et souhaite que ce dernier se confronte aux grands prêtres pour qu'ils comprennent leur erreur. Judas va les trouver, pour convenir avec eux du moment où il va livrer son Maître, convaincu qu'ils reconnaîtront son immense stature spirituelle. Il ne demande pas d'argent: ce sont les grands prêtres qui décident de lui donner une modique somme.

Le soir où a lieu la Cène, Jésus explique qu'un des apôtres va le livrer. Il sait qu'il s'agit de Judas, car il a compris les fortes attentes que le zélote avait à son égard. Jésus accepte la confrontation avec les grands prêtres, mais en mesure les conséquences néfastes, mieux que Judas. Cependant, il ne lui en veut pas: il lui donne même l'eucharistie, et Judas a le privilège de manger dans le même plat que Jésus, ce qui en dit long sur l'intimité qui le lie à son Maître. Le soir venu, Judas arrive accompagné des chefs du peuple qui viennent chercher Jésus pour la confrontation avec les grands prêtres. Ils sont armés et c'est normal: ils doivent protéger celui qu'ils emmènent. Ils connaissent Jésus, Judas n'a pas besoin de le désigner. Il embrasse son Maître devant tous en signe de respect et de soutien.

Le projet de Judas – faire reconnaître la messianité de Jésus – échoue. Les grands prêtres condamnent Jésus et le livrent aux Romains. Solidaire jusqu'au bout, l'apôtre se pend le jour même où Jésus meurt sur la croix. «A la vie, à la mort: telle était la nature du lien qui unissait l'apôtre véritable à son maître», conclut Armand Abécassis. Selon lui, les premiers chrétiens n'ont pas compris les intentions réelles de Judas, qui étaient il est vrai ambiguës. C'est ainsi que Judas est devenu le bouc émissaire des chrétiens pour mieux faire apparaître l'innocence et la pureté de Jésus face aux juifs «déicides». Pourtant, Judas a participé au plan de Dieu en livrant Jésus, rappelle l'auteur: si celui-ci n'était pas mort sur la croix, le christianisme ne serait sans doute jamais né.

* Armand Abécassis, En vérité je vous le dis, une lecture juive des Évangiles, Editions 1, 1999

** Judas et Jésus. Une liaison dangereuse, Editions 1, 2001, 266 p.