Le monde végétal suisse souffre les affres d'un été chaotique. En mai, le temps est gai, propice à la croissance des légumes, on espère de belles récoltes. En juin, la sécheresse frappe et les maraîchers sont chagrins. La Station fédérale de recherches en production végétale de Changins mesure 35 mm d'eau pour le mois de juin, contre 94 mm pour l'année précédente. Cela fait trois fois moins. Mais c'est le mois de juillet qui amène la vraie surprise. Le thermomètre fait de la chute libre, et frôle les 5 degrés Celsius. L'humidité est multipliée par deux ou par quatre. A Changins, on mesure cette fois 126 mm d'eau contre 96 mm en 1999. Les effets de cette valse météorologique sur les produits du terroir ne se font pas attendre, et sous diverses formes, comme le montre le tableau ci-contre.

En deux mois, le chaud, le sec, le froid, l'humide, la pluie et la grêle auront eu raison de la quantité, de la qualité et parfois de l'existence même des légumes. La moitié des salades sont détruites, victimes de chauds-froids, d'orages et de grêle en guise de dessert. Ce qu'il en reste est peu appétissant, il faut le jeter au compost. Les légumes d'extérieur subissent simultanément une chute de la température (15° en moyenne) et une augmentation par deux ou par quatre de l'humidité moyenne. Ils réagissent en stoppant toute croissance et en pourrissant. Quant aux végétaux qui poussent dans des serres, fragiles au demeurant, ils ne reçoivent plus la quantité de photons indispensable à la pousse. Sans lumière, ils «végètent» et ne mûrissent pas. La grêle détruit parfois les serres, comme au Tessin.

Le ciel continue de s'acharner sur ces pauvres légumes. Puisqu'il fait mauvais temps, les consommateurs se mettent à bouder les produits estivaux. «Lorsque l'été est beau, on écoule en Suisse 1800 tonnes de tomates par semaine, plus ou moins 10%. Mais avec un temps pareil, on n'en vend pas la moitié», explique Jacques Blondin, directeur de la Coopérative des maraîchers de Genève. Lorsqu'il pleut, qu'il vente et que tout est gris, un plat de haricots au lard sera choisi de préférence à une salade de tomate et de concombres. Le problème, avec les haricots, c'est qu'ils n'ont pas supporté le froid. Jean Swigard, numéro un du haricot suisse et père d'un spécimen extra-fin helvétique, raconte la fin des haricots: «La chute de la température et les froids nocturnes ont donné un coup de frein à leur croissance. Nous avons continué la cueillette, mais le rendement par surface diminuait. Autant dire qu'on mangeait notre capital». De 5-6 tonnes à l'hectare, il a vu le rendement diminuer de moitié. Il a bien fallu importer des haricots pour satisfaire la demande.

Or, le marché suisse des légumes est ainsi fait qu'en temps normal les importations sont limitées. Les entrées se font au compte-gouttes, par attribution de contingents en fonction de besoins réels pour tout le pays. Concrètement, la partie se joue entre l'Office fédéral de l'agriculture, les associations professionnelles, et les grandes entreprises de distribution ou de vente. Cet été, des contingents ont été attribués, certains pour la première fois, à des produits qui sont traditionnellement produits en suffisance en Suisse. Ainsi, il a fallu importer de la scarole, des chicorées, du fenouil, des courgettes, des oignons. Une situation que certains qualifient de «sans précédent». Pour que la population ne manque de rien, et pour ne pas prétériter les producteurs suisses, il importe de rester très attentif à l'évolution de la situation. «Il faut réagir vite, souligne Jacques Blondin, car le marché est très pointu, et on travaille sur des périodes de 48 heures».

La nécessité d'importer touche d'autres produits. Les céréales, par exemple. Pour faire du pain, il a toujours fallu importer une certaine qualité de blé. Mais cette année, c'est différent. La combinaison d'humidité et de froid a fait germer certaines céréales. Didier Pellet, collaborateur scientifique de la Section des grandes cultures et herbages de l'école fédérale de Changins explique comment le blé a germé sur pied: «Cette année, le grain est venu à maturation plus rapidement, autour du 20 juillet en plaine, ce qui aura lieu probablement autour du 10-15 août en altitude. Lorsque le grain est mûr, il se met en quelque sorte au repos. Mais si la température chute, tout se met en place dans la graine pour qu'elle puisse être semée à nouveau. Et elle commence à germer. Le grain sort de son état de sommeil. Le problème de ces grains, une fois qu'ils ont germé, c'est qu'ils ne peuvent plus être utilisés pour faire du pain. Ils doivent être déclassés. Il faudra alors en importer une quantité plus importante.»

Si le beau temps revient, il faudra encore compter avec quelques perturbations de l'alimentation végétale. Quoiqu'il arrive, il faudra encore, au moins pendant quelques semaines, importer divers produits, puisqu'il y a un retard d'un mois dans le semis de jeunes plantes de remplacement. Ce qui risque de coûter un peu plus cher, puisque la plupart des pays européens sont dans la même situation.