C'est un verdict sans nuance qui frappe Marc Dutroux. Les quinze semaines de procès et les quelque 450 000 pages de dossier ont convaincu les jurés de la Cour d'assises que le ferrailleur de Charleroi était bien l'auteur principal d'une série de rapts, viols et morts d'enfants. Plus encore, le psychopathe est dépeint comme l'incontestable chef du groupe, le responsable qui a provoqué les malheurs de toutes ces jeunes victimes. Son ex-épouse Michelle Martin et l'homme de main Michel Lelièvre ont également été reconnus coupables pour leur implication dans des enlèvements au dénouement tragique. A l'image de toute cette affaire, l'issue se devait de comporter une complication. Et c'est le sort de Michel Nihoul dont le rôle a opposé jusqu'au bout les tenants d'un réseau occulte à ceux qui soutiennent la thèse du noyau maléfique. Finalement, l'énigmatique homme d'affaires a été acquitté de toute participation ou complicité dans les enlèvements à caractère pédophile.

Jugé depuis le 1er mars dernier à Arlon, Marc Dutroux n'aura pas réussi à convaincre de sa participation quasi minime à la longue litanie des crimes qui lui sont imputés. Sur les 243 questions soumises au jury, 132 concernaient le principal accusé. Ce dernier a bien été reconnu coupable de l'assassinat de son complice Bernard Weinstein, enterré vivant, de l'enlèvement de Julie et Melissa, 8 ans, mortes de faim et de soif dans la cache de Marcinelle et enterrées au fond d'un jardin, du rapt et du meurtre d'Ann et d'Eefje, adolescentes enchaînées, violées et étouffées avec des sacs plastique et des viols de deux jeunes Slovaques. S'ajoutent également la séquestration et le viol répété de Sabine Dardenne, 12 ans, et celui de Laetitia Delhez, 14 ans, seules survivantes qui sont venues témoigner de l'angoisse vécue en compagnie du seul Marc Dutroux. Celui qui appelait «fifilles, c'est moi» pour les faire sortir de la cache, qui avait réussi à les convaincre de le considérer comme leur protecteur.

Retirés dans une caserne depuis lundi pour leurs délibérations, les jurés ont apparemment buté sur l'implication de l'escroc bruxellois Michel Nihoul que Marc Dutroux a bien opportunément accusé de tous les maux et décrit comme le chef d'orchestre d'un réseau bénéficiant de protections haut placées. Sept jurés se sont prononcés en faveur d'une participation de l'homme d'affaires à une association de malfaiteurs et se sont déclarés convaincus de son rôle direct dans l'enlèvement de Laetitia Delhez. Cinq jurés l'ont acquitté. A défaut de dégager une majorité suffisante, la question a été laissée aux mains des trois magistrats de la Cour d'assises. Ceux-ci se sont ralliés à la minorité en acquittant Michel Nihoul. Ce dernier n'a donc pas été reconnu comme l'auteur ou le coauteur des faits liés aux enlèvements.

Loin de clore le débat et d'asseoir définitivement la thèse du prédateur isolé, cette décision a relancé de nouvelles discussions. Sur requête de l'avocat général Jean-Baptiste Andries, la Cour a accepté de renvoyer les jurés dans leur caserne pour débattre de la question de la complicité. Le président Stéphane Goux a demandé aux parties de «rester dans la région» en attendant l'issue de ces nouvelles délibérations. Michel Nihoul, seul accusé à se présenter libre aux débats, a toujours clamé son innocence. «Je n'ai jamais commandé ou su quelque chose qui soit en rapport avec des enfants. Je trouve tout cela ignoble», avait-il dit lors de son interrogatoire.

Toutefois, les fréquentes conversations téléphoniques qu'il avait eues avec Marc Dutroux après l'enlèvement de Laetitia, son rôle de pourvoyeur d'ecstasy et de combinard, ses penchants pour les clubs échangistes et les parties fines ainsi que certains témoignages faisant état de sa présence à Bertrix le jour du rapt l'ont transformé en incarnation idéale du commanditaire ou du maillon manquant d'une chaîne de pervers. Une image que la Cour a définitivement effacée en acquittant Michel Nihoul du chef de complicité. L'homme sera toutefois condamné pour trafic de drogue, d'êtres humains et de faux papiers.

La cicatrice que porte la Belgique depuis huit ans va-t-elle se refermer? Pour les parents des victimes, c'est une page qui se tourne. «Je ne pense pas que cela m'a aidée dans mon processus de deuil, mais au moins je saurai que ma petite fille est vengée. La décision du jury me conforte dans mes convictions. C'est une reconnaissance et ça soulage», a déclaré la maman de Julie Lejeune à l'issue du verdict. Le père d'Eefje Lambrecks partage ce sentiment: «Nous allons enfin pouvoir recommencer à vivre.» Le procès n'est certes pas encore achevé. Les sanctions contre Marc Dutroux, passible de réclusion à perpétuité, et ses acolytes seront prononcées dans quelques jours.