Silvio, 9 ans, ne savait pas nager. Le 22 mars 1996, ce gosse de Fleurier était allé se baigner avec sa classe à la piscine couverte du Nid-du-Crô, à Neuchâtel. Il sortait d'un cours sur la prévention des accidents. Ce n'est pas sur la route, mais au fond du bassin qu'il a failli perdre la vie. Pour avoir passé de trop longues minutes sous l'eau, Silvio restera infirme moteur cérébral. Le directeur de la piscine, un gardien et deux institutrices ont comparu hier devant le Tribunal de police de Neuchâtel. Tous les quatre doivent répondre de lésions corporelles graves.

Gardien de la piscine, P. E. estime que Silvio a dû avoir un malaise. Transporté à l'hôpital, l'enfant y restera six mois. Il a retrouvé l'usage de ses jambes, mais il est atteint intellectuellement et ne se souvient que du pique-nique qui a précédé la baignade. Il a passé de cinq à huit minutes au fond du bassin du plongeoir par plus de trois mètres de profondeur. Nul ne sait comment il est arrivé là.

Les deux institutrices avaient surveillé les enfants pendant trois quarts d'heure. Au moment où Silvio a été découvert par un jeune baigneur, elles s'étaient assises à un endroit d'où elles ne pouvaient pas le voir. L'institutrice J. B., blonde et menue, explique que, deux ans après cette noyade, elle n'est «pas prête à retourner à la piscine avec une classe». Silvio était un enfant très obéissant qui n'aurait pas eu à l'esprit «de faire quelque chose d'interdit». Il a peut-être glissé vers le gouffre, ou alors c'est un malaise. Sa collègue N. M., monitrice de natation, relève que les enfants «avaient tendance à passer sous la ligne d'eau» séparant les bassins. Elle les a mis en garde. Depuis deux ans, elle non plus n'a plus remis les pieds dans cette piscine.

Le bassin des non-nageurs n'est séparé de celui pour les nageurs que par une ligne d'eau (une corde avec des bouées). Directeur des bassins, M. Z. a été engagé en février 1990, quelques mois avant l'ouverture. Il reconnaît qu'une ligne d'eau ne suffit pas pour séparer le grand et le petit bassin. «Mais une barrière ne résout pas tous les problèmes: des gosses peuvent se blesser, c'est connu.» Il a parlé de ce problème de séparation à son supérieur hiérarchique, le chef du Service des sports de la ville, «un homme assez... assez direct». «Quand nous avons posé une barrière en plexiglas pour séparer les bassins, il nous avait traités de fous», se rappelle le témoin. Après l'accident de Silvio, le chef a pris sa retraite et il vient de décéder.

En Suisse romande, la sécurité des piscines dépend de règlements cantonaux. A Neuchâtel, ce règlement stipule qu'une barrière rigide doit séparer les bassins combinés. Mais tout le monde l'ignorait et le permis d'occupation de la piscine a été donné par les autorités compétentes. « Je suis le dindon de la farce, s'est exclamé le directeur de la piscine. Ni la commission de construction ni les architectes ne connaissaient cette loi!»

Le tribunal a décidé de se rendre sur les lieux à la fin du mois de mars pour procéder à une «vision locale ». Cela lui permettra peut-être d'y voir plus clair dans les eaux troubles de cette triste affaire.