Un été nordique

«Le Kalevala, expression d’une culture matriarcale»

Pour la professeure genevoise de littérature Juliette Monnin Hornung, la mythologie finnoise recueillie par Elias Lönnrot au XIXe siècle est plus que jamais d’actualité

Dites Kalevala à Juliette Monnin Hornung, c’est un mot magique. Elle est intarissable sur cette œuvre qui a marqué, et continue de marquer sa vie – elle a 99 ans. Ancienne professeure de littérature, elle a signé l’avant-propos de l’édition du Kalevala éditée chez Honoré Champion en 2009. Elle nous explique pourquoi ce livre reste fascinant.

Le Temps: Comment avez-vous découvert le Kalevala?

Juliette Monnin Hornung: A l’âge de 16 ans à la Société de lecture de Genève. Je suis tombée par hasard sur ce livre. Une découverte extraordinaire, un souvenir ineffaçable.

– Qu’est-ce qui vous a fasciné?

– La magie et les mythes. On se sent transportée dans l’infini. Les protagonistes sont en lien étroit, fraternel avec la nature, perçue non comme un spectacle, mais faisant corps avec les hommes. Aussi répond-il aux aspirations d’aujourd’hui, à notre envie de renouer avec notre environnement.

– Comment décrire ce livre?

– C’est un poème à multiples couches. Ses racines sont très anciennes, elles ont peut-être des millénaires. Imaginez un peu, ce sont des bardes illettrés au talent extraordinaire qui ont conservé la mémoire de ces chants, en les modifiant au gré de leur inspiration. Au XIXe siècle, Elias Lönnrot les a recueillis pour tenter de reconstituer ce qu’il pensait être une grande épopée perdue. Lui-même se permettait d’ajouter des éléments qui n’avaient rien à voir avec le Kalevala, mais qu’il avait entendus ailleurs et trouvait beau. Il était lui-même devenu barde, en quelque sorte, un enchanteur au sens fort, de ceux qui vous emportent.

– Le Kalevala est-il comparable à L’Iliade ou à L’Odyssée?

– Pourquoi pas. Mais je vois une différence de taille. Dans L’Iliade, les héros sont des princes qui cherchent à combattre, à «prendre». On entend le fracas des armes, le sang qui gicle. Dans le Kalevala, les héros ne sont forts que par l’esprit. Ce sont des magiciens: le grand héros Väinämöinen est puissant par le chant, on l’a d’ailleurs comparé à Orphée, qui peut tout sur les bêtes féroces comme les hommes. Mais je vous le dis, Väinämöinen est encore plus fort, parce qu’il a lui-même construit son kantelé, alors qu’Orphée reçoit sa lyre d’Apollon, et mais aussi parce qu’il ne dompte pas les bêtes mais les attire. Quand il joue, tous les êtres vivants se pressent pour entendre sa musique, les vieux, les écureuils, les poissons, l’eau même…

– Une autre originalité du Kalevala, c’est qu’il y a aussi des héroïnes…

– Bien sûr, c’est le cas de Louhi, la fermière de Pohjola (le nord mythique des Lapons). Elle tire sa puissance non pas des armes mais de la volonté de servir son peuple. Ce personnage très ancien révèle, à mon sens, l’expression d’une culture matriarcale, où où une femme avait la responsabilité de tous. Cela dit, elle ne règne pas, ne donne pas d’ordres à son peuple. Son souci est d’assurer la prospérité à sa communauté, au moyen du sampo, une sorte de moulin magique. Quant à ses filles, perpétuellement courtisées par les héros de l’épopée, elles ne cèdent presque jamais. L’une d’elle, promise au forgeron Ilmarinen, décline l’offre de façon habile: Je ne peux pas, dit-elle, car c’est moi qui suis chargée de cueillir les baies. Que diront les oiseaux s’ils ne me voient plus? Son argument est accepté de part et d’autre.

– Ce sont au fond des gens très polis.

– Les héros obéissent au principe du respect mutuel, entre époux, parents, entre générations… Malheur à l’insolent, celui qui méprise les faibles et les pauvres! Ainsi l’arrogant Lemminkäinen se fait tuer par un berger dont il s’était moqué. Même un pauvre diable peut user de magie… Notez que l’on ne tue pas avec une épée mais avec un animal – c’est un serpent qui se fait bourreau. Dans les sociétés matriarcales, on ne connaît pas ou peu la guerre, parce que les femmes veulent la paix par-dessus tout.

– Le Kalevala nous dit-il qu’il faut cultiver son champ?

– Exactement, comme Voltaire! Le travail n’est pas considéré comme une malédiction. Travailler rend heureux, et c’est aussi une recette efficace pour éviter la guerre. Nous sommes ici dans un monde d’avant les hiérarchies sociales, d’avant l’Etat. Jamais les forts ne donnent d’ordres aux faibles. C’est quelque chose d’unique au monde!

Publicité