Le kawa-kawa est parfois considéré comme un futur «stimulant mondial», à l'image de boissons comme le thé, le café et le cola. Piper methysticum Forst. de son nom savant, cette plante euphorisante consommée de façon traditionnelle dans les îles du Pacifique, ramenée en Europe par le capitaine Cook, séduit de plus en plus d'Occidentaux. Elle contient des substances «neurosédatives, myorelaxantes, spasmolytiques, anti-convulsivantes, anti-inflammatoires et analgésiques», comme l'écrit le spécialiste lausannois Kurt Hostettmann dans son récent livre sur les plantes psychotropes *. Son principe actif, la kawaïne, a des effets sédatifs démontrés, comparables aux benzodiazépines. La plante des îles a tout pour séduire des Européens stressés.

A un inconvénient majeur près: cette cousine du poivre semble présenter des risques de complications rares, mais graves. Raison pour laquelle Swissmedic, l'institut chargé du contrôle des médicaments en Suisse, vient de prononcer une interdiction définitive de vente pour tous les médicaments à base d'extraits de kawa-kawa, ou contenant de la kawaïne. Dès le 1er octobre, ces préparations seront rayées de la «liste C» des médicaments dont la vente est autorisée en pharmacie, moins de deux ans après leur retrait de la «liste D» des produits de droguerie. L'interdiction touche également les préparations homéopathiques de kawa-kawa de dilution inférieure à D6. La raison: des risques jugés sérieux de lésions graves du foie liées à la consommation d'extraits de la plante.

Swissmedic justifie son choix dans le Journal suisse de pharmacie du 31 juillet. Depuis 1989, explique l'institut, six préparations à base de kawa-kawa ont été enregistrées en Suisse pour la vente en pharmacie, préparations également disponibles en droguerie depuis 1996. Depuis 1998, Swissmedic a reçu six annonces de lésions hépatiques liées à la consommation de préparations à base de kawa-kawa. Dans tous ces cas, ce sont des préparations dites «cétoniques» de la plante qui sont en cause. Quatre patients ont souffert de lésions graves accompagnées de jaunisses. L'un d'eux a dû subir une greffe de foie pour compenser une importante insuffisance hépatique.

La Suisse lance une procédure de «réexamen», l'une des premières en Europe, qui aboutit à la suspension des préparations cétoniques de kawa-kawa en automne 2000, puis à leur interdiction au printemps 2001. A cette époque, les préparations «alcooliques» de la plante et la kawaïne synthétique sont encore considérées comme sûres. Mais les autorités européennes, qui ont placé ces remèdes sous étroite surveillance, recensent bientôt des cas d'intoxications liés à ces autres formulations. Swissmedic juge que, dans vingt des cas signalés par son homologue allemand, le BfArM, le lien entre la lésion et la prise de médicaments à base de kawa-kawa est «sûr», «probable» ou «possible».

Comme «les préparations à base de kawa-kawa ne sont pas employées dans des indications vitales», et comme les états d'anxiété et de nervosité peuvent être traités avec d'autres substances, comme les benzodiazépines, «avec lesquelles aucune lésion hépatique grave n'a été rapportée», Swissmedic estime injustifiée la vente d'un médicament qui, même rarement, peut présenter des risques de complications «graves, voire mortelles».

La toxicité de la plante est une question récurrente. Jusque dans sa région d'origine: en 1989, un magazine des îles Fidji a osé titrer: «Le kawa peut-il tuer?» à propos d'une étude australienne sur le décès suspect d'un aborigène. En Allemagne, l'interdiction des médicaments à base de kawa-kawa ne fait pas l'unanimité. Deux professeurs ont signé en 2002, dans la Revue de phytothérapie, un article intitulé: «Kawa-kawa, la tragédie d'un jugement erroné».

* Tout savoir sur les plantes qui deviennent des drogues, par Kurt Hostettmann, Ed. Favre 2002.