ARCHEOLOGIE

Kerma, berceau de l'urbanisme africain

Le Laténium de Neuchâtel présente des maquettes qui éclairent l'évolution de la cité antique soudanaise. Au terme de l'exposition, elles rejoindront les célèbres pharaons noirs au Soudan.

Quand on évoque Kerma, au Soudan, on pense d'abord aux pharaons noirs découverts en 2003 par l'archéologue genevois Charles Bonnet. L'ancienne capitale du Royaume de Nubie recèle d'autres richesses. Elle offre un témoignage unique de l'évolution de l'urbanisme africain, comme le montrent deux maquettes présentées au Laténium d'Hauterive (NE). «Les différentes fouilles ont permis de démêler le jeu des influences entre la tradition de l'Afrique noire et les impulsions égyptiennes sur plus de trois millénaires», note Matthieu Honegger, professeur à l'Université de Neuchâtel et directeur de la Mission archéologique suisse au Soudan.

Située à 600 kilomètres au nord de Khartoum, Kerma a existé pendant environ dix siècles, de 2500 à 1500 avant Jésus-Christ. Mais il y a eu un avant et un après Kerma sur différents sites, tous situés en amont de la troisième cataracte du Nil. «Pour nous, archéologues, c'est une situation assez extraordinaire, juge Matthieu Honegger. Les différents sites n'ont jamais été recouverts par d'autres constructions. Cela permet de trouver des vestiges à 10 centimètres sous la surface du sol.»

Ces fouilles, menées par Charles Bonnet et son équipe depuis 1977, permettent de se faire une idée précise des contours des premières villes africaines. Tout commence en 7500 avant J.-C. avec les premiers établissements sédentaires creusés à même la roche. «Le climat était humide, les ressources abondantes, reprend l'archéologue. Cela explique cette première implantation.»

Avec un climat qui devient peu à peu plus aride, les Nubiens se rapprochent du Nil. La première agglomération proto-urbaine, dite «pré-Kerma», voit le jour en 3000 avant J.-C. «Elle présente un caractère très africain, commente Matthieu Honegger en détaillant la première maquette. On voit des huttes rondes, des enclos à bétail et des fosses à grain. Il y a aussi des bâtiments rectangulaires et des fortifications très élaborées de huit mètres de large. Sur un plan urbanistique, ces derniers éléments sont totalement nouveaux.»

La deuxième maquette représente Kerma au temps de sa splendeur. Avec ses palissades arrondies, ses bâtiments rectangulaires et sa structure en grappes, elle semble presque contemporaine. Pour peu, on se croirait dans une ville secondaire quelque part en Afrique subsaharienne. A un détail près: le temple principal d'une hauteur de 18 mètres, que les archéologues du XIXe siècle ont pris pour une tour de contrôle égyptienne. «Cela leur paraissait trop sophistiqué pour que ces barbares nubiens aient pu le construire», indique, amusé, Matthieu Honegger.

Le temple, construit en brique crue, illustre la vitalité et la richesse du Royaume de Nubie. De quoi susciter la concupiscence de l'Egypte voisine. Au début du XVe siècle av. J.-C., les guerres de conquête des pharaons de la XVIIIe dynastie aboutissent à une colonisation de l'actuel Soudan. Vers 1480 av. J.-C., Kerma est rasée. Elle est remplacée par Doukki Gel, construite un kilomètre plus au nord. C'est là qu'ont été retrouvés les morceaux brisés des pharaons noirs.

Le retentissement scientifique et médiatique qui a suivi l'exhumation des sept statues de granit noir a constitué un nouveau tournant pour Kerma. L'événement a permis d'accélérer le projet de musée, en souffrance depuis de longues années. L'institution, située à proximité de la ville antique, a été inaugurée en janvier dernier. Ses 500 mètres carrés d'exposition permettent d'embrasser l'ensemble de l'histoire régionale, des premières occupations humaines jusqu'aux périodes chrétienne et islamique. Dès le mois de septembre, la première partie sera enrichie par les maquettes du Laténium, réalisées grâce aux conseils avisés des archéologues suisses.

En vertu de cette relation étroite, Matthieu Honegger espère monter «d'ici trois ou quatre ans» une grande exposition sur Kerma à Genève ou à Neuchâtel. Histoire de retracer plus de trente ans de travaux de la Mission archéologique suisse au Soudan. Les pharaons noirs seront-ils de la partie? «Ce sera difficile de les faire venir jusqu'ici, estime le professeur. Mais il y a beaucoup d'autres richesses à montrer.» Le succès semble assuré: en 1991, plusieurs dizaines de milliers de visiteurs s'étaient pressés au Musée d'art et d'histoire de Genève pour visiter une exposition dédiée au premier Royaume d'Afrique.

«Kerma, des villes, des pharaons noirs et un musée», dans le vestibule du Laténium à Hauterive, près de Neuchâtel. Ouvert jusqu'à la fin du mois d'août.

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