États-Unis

Kidnappe-moi si je veux

Aux Etats-Unis, des clients en mal de sensations fortes peuvent commanditer leur propre enlèvement, avec violences en prime. Un business extrême qui suscite bien des interrogations

Adeptes de sensations fortes, avec une bonne dose de masochisme, cet article est pour vous. Si vous êtes en manque désespéré d’adrénaline, une tête brûlée à qui rien ne fait peur, pourquoi n’organiseriez-vous pas votre propre kidnapping en ouvrant bien grand votre porte-monnaie? Aux Etats-Unis, c’est possible.

Chasse aux victimes et aux otages

Plusieurs sociétés se sont lancées dans ce curieux business. C’est le cas par exemple d’Extreme Kidnapping, fondée en 2002, à Détroit. Son patron, Adam Thick, se targue même d’être le «pionnier du kidnapping dans l’industrie du divertissement». A l’époque, il était rappeur, plus connu sous le nom de Mr. Scrillion. Mais sa carrière ne décollant pas comme il le souhaitait, il décide d’orienter différemment sa vie. Et d’organiser des rapts avec des copains. Il s’est inspiré du film The Game (1997), dans lequel jouent notamment Michael Douglas et Sean Penn. Sa boîte a connu des passages à vide. En 2015, il espérait vendre le concept pour une émission de téléréalité, mais, début décembre 2018, il relance son commerce en fanfare, en étoffant même son offre. «Nous sommes de nouveau à la chasse aux victimes et aux otages», précise-t-il sur son site internet.

Notre enlèvement standard commence à 1900 dollars et peut durer jusqu’à huit heures

Adam Thick, fondateur d'Extreme Kidnapping

Le concept de base est simple: le client sait qu’il sera kidnappé, mais pas quand, ni vraiment où. Les rapts se déclinent en plusieurs formules: avec ou sans menottes, avec ou sans armes, etc. Les gifles sont en option. Les ravisseurs – parfois d’ex-petites frappes ou criminels pour rendre l’expérience plus réaliste – ne sont pas que des hommes. Des filles aux formes généreuses et tenues sexy peuvent aussi être «commandées». En clair: le client compose un peu son menu, comme dans un fast-food.

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Se faire frapper avec une truite

Adam Thick revendique le caractère «extrême» de son activité. Son équipe est passée maître dans les actes (à moitié simulés) de torture. Pour éviter tout dérapage, l’heureux kidnappé peut à tout moment prononcer un «mot magique», convenu à l’avance avec le patron, pour mettre fin à l’expérience. Au début, il était possible de débourser 500 dollars pour un rapt de quatre heures, avec une vidéo souvenir en prime. Mais les prix ont augmenté. Et pas qu’un peu. «Nous ne proposons plus d’enlèvement de quatre heures. Notre enlèvement standard commence à 1900 dollars et peut durer jusqu’à huit heures», explique Adam Thick. «Ce prix est valable uniquement en Louisiane, où nous sommes désormais basés. Les enlèvements de plus longue durée peuvent facilement coûter plusieurs milliers de dollars. Nous nous déplaçons à domicile, mais aux frais du client.»

Dans un article paru dans le magazine masculin GQ en 2013, un journaliste, qui a testé l’expérience et s’est retrouvé scotché à une chaise dans un sous-sol, a publié les questions que lui avait préalablement envoyées Adam Thick. Petit florilège: «Accepteriez-vous d’être giflé?» «De la violence verbale?» «Du waterboarding (simulation de noyade)?» «Un taser?» «Du feu?» Ou encore: «Accepteriez-vous de vous faire frapper avec une truite ou un saucisson?» Il a même été question de recourir à des piranhas ou d’être suspendu au plafond.

Le journaliste Drew Magary raconte les moments passés avec ses deux kidnappeurs. Et entre la chanson «Sweet Dreams» de Eurythmics qui passait en boucle au volume maximal et le fait de devoir uriner dans une bouteille de Gatorade, il explique qu’un certain Romeo l’a giflé très fort puis l’a neutralisé avec un pistolet à électrochocs. Ensuite, Cody l’a aspergé d’eau froide, «ce qui était de loin le pire», écrit-il. «Quand on est terrassé avec un pistolet paralysant, cela dure une seconde. Quand quelqu’un te jette de l’eau froide, tu se sens misérable pendant des heures […] J’aurais volontiers pris un autre coup de taser en échange d’un t-shirt propre.» Tout ça pour 1500 dollars.

«Les flics ont la gâchette facile»

Adam Thick dit aujourd’hui qu’il n’a pas de formulaire type et que celui envoyé au magazine était un «truc un peu théâtral». Mais, oui, il sonde ses clients sur de possibles allergies, soucis de santé, phobies, sur les limites qu’ils ne veulent pas franchir. Et leur fait signer des documents. Il insiste: «Vous ne pouvez pas nous engager pour kidnapper quelqu’un d’autre que vous. Beaucoup de gens ont essayé, mais c'est illégal.» Adam Thick dit avoir refusé de nombreuses demandes. Hors la loi, ou de nature sexuelle.

Il a lui-même participé à tous les enlèvements depuis le début de son business et prend beaucoup de plaisir dans ses activités. Surtout quand la police est de la partie. Un jour, quand son équipe et lui étaient sur le point d’exécuter un enlèvement, ils se sont retrouvés encerclés de policiers armés. «C’était excitant!» commente-t-il. Les faux kidnappeurs attendaient dans un parking, et un policier, qui n’était pas en service, les a soupçonnés de vouloir commettre un braquage et a appelé du renfort. Inutile de préciser que les forces de l’ordre ne jugent pas vraiment ce genre d’activité «excitante».

Le patron d’Extreme Kidnapping, qui a définitivement abandonné le rap, se vante d’être l’as des situations extrêmes, d’avoir l’audace de procéder à ses faux enlèvements en plein jour. Mais ça, c’était avant. «Au fil des ans, le climat de perception du public et la façon dont la police américaine interagit avec les civils ont changé notre modus operandi. Les flics ont la gâchette facile, il faut être prudent. Même un citoyen ordinaire qui ne fait rien de mal peut se faire tirer dessus, alors des hommes portant un masque, qui semblent commettre un crime caractérisé…»

L’équipe se fait donc discrète. Les lieux publics sont en principe évités. Pour exécuter ses scénarios, Adam Thick embauche des acteurs, des vétérans de l’armée, d’anciens criminels, des rappeurs, des videurs ou des haltérophiles. «Ils doivent être en bonne forme physique, rapides, alertes, et prêts à faire des activités extrêmes. Avoir l’air physiquement intimidant ne fait pas de mal non plus.»

Les gens se soumettent souvent à des doses contrôlées de stimuli aversifs dans des circonstances où ils savent (ou du moins pensent) être en sûreté

Steven Pinker, psychologue 

Lui-même a un casier judiciaire. ll a été condamné en 2006 à 27 mois de prison pour avoir écoulé plus de 360 000 dollars en faux billets de 20 dollars avec un complice. Certains de ses concurrents, comme Ray Moody de Kidnap Solutions, dont l’histoire a fait l’objet d’un film, Take Me, en 2017, ont aussi un passé un peu trouble. Adam Thick le traite de «charlatan» parce qu’il prétend que ses simulations de rapts peuvent aider à guérir de certaines addictions. Lui-même tient à préciser qu'Extreme Kidnapping offre désormais aussi des cours de prévention d’enlèvements. En Europe également, des gens se sont lancés dans ce business de «faux rapts», comme Ultime Réalité, en France. Mais généralement en version un peu plus soft.

«Masochisme bénin»

Ce type d’activités provoque, forcément, des haussements de sourcils et la perplexité des psychiatres et psychologues. Le commanditaire a beau s’y préparer, il peut mal réagir. Surtout s’il est psychologiquement vulnérable. Cette fascination particulière pour les kidnappings contribue aussi à les banaliser. Ou, pire, à encourager à en commettre. CBS a fait le calcul: plus de 200 000 vidéos de «faux rapts» fleuriraient sur internet, avec des victimes consentantes qui racontent leur expérience des étoiles plein les yeux.

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Quel est le plaisir à se faire peur et à se mettre ainsi en danger et sciemment dans des situations humiliantes, alors que des films d’horreur, des Escape Room ou maisons hantées interactives pourraient suffire pour se donner un bon petit coup de stress? Le psychologue cognitiviste Steven Pinker, professeur à Harvard, parle de «masochisme bénin». «Les gens se soumettent souvent à des doses contrôlées de stimuli aversifs dans des circonstances où ils savent (ou du moins pensent) être en sûreté. Nous les trouvons agréables parce qu’ils élargissent la portion du monde qui s’ouvre à nous, nous libérant de l’enfermement provoqué par nos peurs innées», explique-t-il. «C’est une façon de calibrer nos émotions négatives.»

Mais, il en convient, ces «faux rapts» sont une version extrême, «probablement le résultat que l’horreur est si répandue et accessible que les gens s’y habituent et ont besoin d’une stimulation plus forte pour obtenir la même sensation». Chase O’Gwin, professeur adjoint en sciences du comportement à la Northwest Missouri State University, partage la même analyse. Il y voit aussi une raison plus profonde: des personnes cherchent à se mettre en proximité littérale ou imaginaire avec la mort pour trouver des réponses à des préoccupations existentielles.

Consacrer autant d’argent et de temps à un faux rapt suggère la présence d’une crise de sens, relève également Sherry Hamby, psychologue spécialiste de la violence. Elle précise: «Je vois beaucoup de gens dépenser de manière impulsive de grosses sommes d’argent – beaucoup plus qu’ils ne peuvent vraiment se le permettre – pour de brèves vacances ou des achats irréfléchis, pensant que cela va en quelque sorte transformer leur vie. Mais, comme le dit le proverbe, «où que tu ailles, tu es là». Au lieu d’un faux enlèvement, essayez de faire du bénévolat auprès d’un organisme communautaire ou de rejoindre un groupe de sport. Ce sont des expériences beaucoup plus riches.»

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«Je voulais les fessées dans mon aventure»

Lewis, 43 ans, est un client d’Extreme Kidnapping. Ingénieur logiciel actuellement au chômage, il raconte ses motivations:

«J’ai toujours rêvé d’être attaché, les yeux bandés et bâillonné par une ou plusieurs femmes. Etre kidnappé est l’un de mes fantasmes préférés de bondage. J’aime les fessées et le SM, qu’on m’attrape et qu’on m’emmène dans un endroit isolé ou privé. Ce qui est amusant, c’est de ne pas savoir ce qui va se passer et combien de temps ils te gardent avant de te laisser partir. Je voulais voir à quel point j’allais avoir peur et si le kidnapping allait paraître «réel». J’ai toujours su que j’allais être en sécurité et que j’étais entre de bonnes mains. J’en étais sûr, mais pas à 100%. C’était effrayant et amusant à la fois. J’ai eu recours trois fois à Extreme Kidnapping. Les trois fois se sont bien passées. Ils ne pouvaient pas faire tout ce que je voulais, mais je sais que rien ne peut être parfait, alors j’ai passé un bon moment et je me suis amusé. Les choses que je ne voulais pas faire, il n’y en avait pas beaucoup. Je ne voulais pas d’hommes, ni d’interrogatoires violents. Et je ne voulais pas avoir de marques visibles sur les bras ou les jambes. Je supporte la torture physique et j’aime la privation de sens, mais pas la torture mentale, le fait de repousser tes limites toujours plus loin ou quand on essaie de te brouiller l’esprit en te menaçant. Lors de ma première expérience, c’était un peu dur pour moi. On m’avait fait marcher comme un chien et manger de la crème fouettée et des bretzels sur le sol. C’était trop, j’ai failli vomir.»

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