Portrait

Kim Pasche, orphelin du sauvage

Trappeur, archéologue expérimental et auteur, le Vaudois vit la moitié de l’année dans le Yukon, où il travaille notamment auprès des peuples premiers de la région

Du 2 au 6 juillet, «Le Temps» part à la rencontre de Suisses(ses) qui s'illustrent par une créativité débridée à l'étranger.

Episodes précédents:

Il y a des gamins qui se rêvent pirate ou astronaute, d’autres qui se verraient bien footballeur ou conseiller fédéral. Kim Pasche, lui, a toujours eu envie d’être… chasseur-cueilleur. A 7 ans, il dormait seul dans les bois du Jorat; à 10 ans, il traversait la forêt sur 5 kilomètres, depuis Moudon, pour se rendre dans la maison de son grand-père, un abri pour paysans réhabilité. «A cette époque, cela me paraissait normal. Avec le recul, je me dis que c’était peut-être un peu tôt… Mais à force que je le demande, ma famille s’est adaptée.» Le Vaudois, dès l’enfance, était mû par un désir de «connaître la forêt pratiquement», d’aller au-delà de la simple observation. Il voulait une nature vierge, pour lui seul, se cachait dès qu’il entendait des promeneurs.

Kim Pasche est resté l’enfant qu’il était. Il est désormais trappeur et archéologue expérimental, travaille aux côtés des peuples premiers amérindiens et vit une partie de l’année dans le Yukon, ce grand territoire sauvage dans le nord-ouest du Canada. Il y possède une vaste concession sans aucune route d’accès et n’y croise que des animaux. Et de raconter ce jour où, avec son collègue trappeur, il s’est retrouvé face à un grizzly fâché. Ils pensaient avoir affaire à une femelle ourse noire et avaient décidé de crier plus fort qu’elle pour la faire fuir… Il s’en est fallu de peu qu’ils n’y laissent leur peau.

Lien perdu

Son enfance, Kim Pasche l’a donc essentiellement passée dans la forêt. Chez son grand-père, il lit et relit des livres sur les Amérindiens, dont il admire la connaissance fine de l’écosystème. Lorsqu’il questionne les adultes, il se rend compte qu’en Suisse, on a perdu ce lien avec la nature sauvage, que même les paysans ont un savoir limité. A 19 ans, son baccalauréat en poche, il décide de prendre une année sabbatique et de partir dans l’Ontario, chez des cousins éloignés. «Je pensais qu’ils allaient pouvoir me mettre en contact avec des peuples premiers; or j’ai découvert un clivage clair et mal assumé. Si les indigènes regagnent beaucoup de droits, ils n’en restent pas moins mal perçus.»

Le Vaudois passera finalement deux mois dans un village où il découvre des natives portant jeans et bottes de caoutchouc, équipés de fusils, loin de l’image d’Epinal qu’il s’était forgée. Ce n’est que plus tard qu’il réalisera qu’ils demeurent pourtant proches de leur héritage culturel. Déçu par cette première rencontre, il se rend au Mexique, où il côtoie des Indiens vivant de manière plus traditionnelle. Il apprend alors que la maison de son grand-père a brûlé: «J’y avais toutes mes affaires… Ça a été un choc, mais comme j’étais à l’autre bout du monde, je ne pouvais rien faire. C’est là que je me suis rendu compte que, même dépossédé de tout, je n’en restais pas moins une personne à part entière. On n’est pas défini par nos possessions.»

Quête de l’absolu

De retour en Suisse, il décide d’étudier l’archéologie. «Je voulais vraiment apprendre comment vivaient mes ancêtres chasseurs-cueilleurs, retrouver leurs gestes ancestraux.» Comme c’est moins la théorie que la pratique qui l’intéresse, il s’inscrit en auditeur libre aux universités de Fribourg et de Neuchâtel. Dans ce qu’il appelle sa quête d’absolu, il se tourne alors vers les protocoles d’archéologie expérimentale. «Dans le monde sauvage, il est impossible de ne vivre que de plantes, il faut chasser et pêcher. J’avais ainsi envie de tester la chasse à l’arc mais, en Suisse, elle est illégale. C’est pour cela que j’ai décidé de partir dans le Yukon, dont la topographie est proche de nos Alpes à la fin de la dernière ère glaciaire. J’avais besoin d’être totalement immergé, de ne pas tirer des conclusions en faisant des expériences le jour puis en mangeant le soir un repas acheté au supermarché avant de dormir dans un lit confortable.»

A 25 ans, le voici résident permanent canadien. Pendant sept ans, il passera dix mois par année coupé du monde. La maison qui se trouve sur la concession qu’il possède avec un collègue trappeur n’est accessible que par hydravion – ou par canoë, mais il faut compter dix jours de voyage! La ville la plus proche, Whitehorse, se trouve à 400 kilomètres. «Cela me donne une liberté totale dans mes expérimentations.» Dans son désir de retrouver et comprendre les gestes de ses ancêtres, il fabrique des objets, comme des pointes de flèche en silex, avec les techniques d’antan. Certaines de ses répliques se trouvent au Département d’archéologie de Whitehorse.

C’est là que, un beau jour de 2011, les anciens d’une tribu découvrent son travail. Lorsqu’on leur explique que c’est un trappeur et archéologue suisse qui est à l’origine de ces répliques, ils sont interpellés et demandent à le rencontrer. Kim Pasche travaille depuis en collaboration avec le First Nations Programs and Partnerships (FNPP), participe à des camps où les enfants se reconnectent avec leur culture afin de pouvoir la préserver et la transmettre. «Je me présente à eux comme un orphelin du sauvage; je leur explique que je n’ai plus de connexion directe avec mes ancêtres car, en Europe, les peuples-racines ont disparu depuis le néolithique.»

Documentaire pour Arte

Kim Pasche a aujourd’hui deux filles – la deuxième est née il y a quelques mois – et passe moins de temps dans le Yukon. Sa femme est Franco-Finlandaise, d’origine lapone, et ils ont convenu de vivre six mois par année au Canada et six dans la Drôme, où se trouve sa belle-famille. Sa cabane de trappeur a l’an dernier entièrement brûlé. Plutôt que de la reconstruire, il a décidé d’y voir un signe – «Deuxième feu, deuxième sortie de dormance», résume-t-il. Il a ainsi choisi de bâtir un camp, «un lieu de pensée et de rencontre entre autochtones et non-autochtones».

Car il en est convaincu: à l’heure où les dérèglements économiques et climatiques menacent l’équilibre du monde, la clé est probablement à aller chercher chez ceux que «nous ne considérons pas mais qui sont détenteurs d’une autre vision de l’humain». Dans cette optique, il est train de réaliser pour Arte un documentaire sur les Gwich’in, les derniers grands chasseurs de troupeaux de l’hémisphère nord. «Ils font partie de ces peuples pérennes qui n’ont causé aucun dérèglement majeur.»

Le Vaudois a compris que l’enfant des bois qu’il était avait accompli son rêve le jour où un vieux sage a pris la parole devant une centaine de membres de sa tribu pour s’excuser de sa méfiance envers cet Européen qui allait travailler avec eux. «Quel dirigeant, dans nos sociétés occidentales, serait capable de s’excuser sans en être contraint?»


Profil

1983 Naissance à Lausanne, enfance à Moudon.

2004 Perd ses possessions dans un incendie.

2008 S’installe dans le Yukon.

2017 Sa cabane est détruite par le feu.

2018 Création, avec le banquier genevois Michael Palma, de la Plateforme d’alliance collaborative pour la Terre (PACT).

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