Studio Gong de Paris, arrière-cours en lierre et pavés, par une journée d'été noire. Survêtement et pantoufles, Kool Shen trimballe son nerf sciatique. «Jeune, j'ai trop déconné avec mes danses sur la tête. Je paie aujourd'hui le prix du béton.» Il traîne des pieds, un café lourd en main. Donne quelques instructions harassées à l'ingénieur du son qui prépare le disque de sa dernière tournée. Puis il s'affale, à demi attentif. Il y a quinze ans, le même visage, aujourd'hui creusé par la distance, se crispait sur des rimes limées, des raps molotov. Il scandait «nique la police» dans le duo Nique Ta Mère, oui, NTM. On parlait de lui, le clown blanc, et de son Auguste à la dentition minière Joey Starr, comme d'une menace. Et la presse thématisait sur cette fureur des banlieues dont le hip-hop ne pouvait être que l'expression avilie. Kool Shen aura bientôt 40 ans, il entre déjà en préretraite. Le rap n'a plus rien de dangereux. Alors il dit adieu à la scène, ce soir, au Paléo.

Il avait 17 ans, à peine. Fils du bâtiment, dans ces bidonvilles tournés en cités macadamisées. Fils de maçon portugais à Saint-Denis, Seine-Saint-Denis. Bruno Lopes rôdait au hasard, en quête de rien, avec son pote d'origine antillaise, Didier Morville, bientôt Joey Starr. Ils assistaient, sur le parvis du Trocadéro, à un spectacle de breakdance, exporté du Bronx par des Américains en villégiature: «On est resté scotchés.» Ils découvrent alors que, à l'autre bout du monde connu, des zonards pires que ceux du «9-3» poétisent leur rage, la transfigurent. Ils se mettent alors, dans les jours qui suivent, à repeindre les murs du métro. La RATP efface leurs tags, qu'importe, on recommence. Partie de chasse souterraine, avec les agents, qui amorce un mode d'intégration à la société. Toujours de seconde main, subversive, limite légal. Ils écrivent ce qui leur passe par la plume. Radio Nova diffuse leurs harangues. Et la sortie de leur premier album, en 1991, une grenade à diffraction baptisée «Authentik» ne change rien à l'affaire. «On ne se rendait pas compte que nos mots seraient publiés donc triturés, analysés, dénoncés.» Suprême NTM, tueur de chansonniers à la française, devient en un rugissement icône d'une génération et cible de toutes les autres.

NTM, un couple. L'introverti, qui rattrape les dérapages de l'autre, incontrôlable, et qui s'en accommode parce qu'il y a, entre eux, une admiration inconditionnelle. Kool Shen articule quand Joey Starr vomit. Ils grandissent ensemble, apprennent sur le tas la notoriété, l'argent et surtout l'art de ne pas trop en dire sans se couper du public originel qui en attend davantage. Comme IAM, leurs contemporains méridionaux, NTM se trouve face à un dilemme. Propager le rap sans le vider de sa substance venimeuse. Ils y parviennent comme ils peuvent, sans stratégie. Joey Starr en rajoute pour la galerie, le gros de sa carrière est conté par la rubrique «fait divers». Il frappe un singe, une hôtesse de l'air, fait son Clyde avec une Bonnie nommée Béatrice Dalle. Joey Starr, génie à la laryngite versifiée, rejoue sur les plateaux télé le rôle du mauvais nègre de divertissement. Le couple se disloque. «Un jour, à mon réveil, la première personne que j'ai eu envie d'appeler, ce n'était pas Joey. J'ai su que quelque chose était cassé. On avait taillé notre route. Moi, l'idée ne me serait jamais venue d'aller continuellement montrer mon cul à la télé.» Il faut lui arracher ces mots de rupture. Kool Shen n'est pas du genre à taper sur son frère. Mais là, c'est fini. Il y en a un, dans NTM, que la médiatisation a moulu. Et ce n'est pas Bruno Lopes.

Le 22 avril dernier, Kool Shen s'invitait pour la dernière fois au Zénith de Paris. Il avait sorti quelques mois plus tôt un disque solo, au titre testamentaire, «Dernier Round». Il faut le dire, à 39 ans, il se complaît en des manières de vieux boxeur. Genre, ne pas jouer le match de trop. Pour son label IV My People, il produit une jeune garde qui y croit encore. «Quand j'avais leur âge, je voulais défoncer les portes. On doit bien constater notre échec. La société d'aujourd'hui est plus injuste que celle contre laquelle nous nous révoltions. NTM n'y a rien changé. Mais si je vois chez un jeune cet idéalisme, cette énergie de combat, elle m'émeut. Alors, je la défends.» Bon prince, il passe le relais. Avec le fond d'amertume tue de celui qui ne conçoit plus des lendemains chantants. Il mentionne encore des trahisons, le show-biz, ces deuils qui lui ont donné la foi et puis cet enfant pour lequel il ne peut pas refaire le monde. Il y a de la tristesse en Kool Shen. De la conscience, surtout. Dans une chanson, il écrivait: «Il suffirait de balancer Nique la police plein de démago pour que les foules m'applaudissent.» Il n'a pas viré pour Sarkozy. Mais, désormais, il nuance. A l'époque, son père avait accusé le coup dans un silence de mort quand son garçon lui avait annoncé, d'un coup, qu'il renonçait à une carrière de footballeur. La retraite à 40 ans, c'était dans ses gênes.

Kool Shen en concert. Ve 22, 21 h 45. Chapiteau, Paléo Festival de Nyon.