EGYPTOLOGIE

Le kyphi, résurrection d'un parfum sacré

Une équipe de chercheurs du CNRS et une parfumeuse ont tenté de redonner vie à l'encens des pharaons, en se basant sur les récits de Plutarque et les recettes inscrites sur les murs du temple d'Edfou

Il n'aura brûlé qu'un jour, le 5 avril dernier. Depuis, les visiteurs du Musée national du Caire ne peuvent qu'appréhender le corps du Kyphi, pas l'esprit. C'est ainsi pour tous les encens dont l'âme ne s'éveille que dans le feu. Et particulièrement pour le kyphi, encens mythique que faisaient brûler les prêtres parfumeurs à la tombée de la nuit, en Egypte, il y a 4000 ans.

Parce que les Egyptiens étaient réputés pour être de grands parfumeurs, une équipe de chercheurs du CNRS et des laboratoires du groupe L'Oréal, se sont mis en tête de reconstituer le kyphi, ce parfum qui s'exprime dans le sens original du terme – «per fumum», par la fumée. Une fragrance à brûler pour en libérer ses substances aromatiques qui, selon l'historien grec Plutarque, avaient le don «d'apporter le sommeil, apaiser l'anxiété, égayer les songes. Des ingrédients qui libèrent leur magie surtout la nuit». Sous-entendu, lorsque deux corps s'entremêlent avec une vigueur qui devait beaucoup au kyphi.

«Des recettes de kyphi il en existe des tas», confie la parfumeuse indépendante Sandrine Videault, à qui a été confiée la tâche de ressusciter l'encens. Mais c'est celle de Plutarque, à seize ingrédients, qui a été choisie par Philippe Walter, chercheur au CNRS et au Centre de recherche et de restauration des musées de France. Tout en se référant à la recette inscrite en caractères hiéroglyphiques sur les murs du «Laboratoire» du temple d'Edfou. Ce temple ptolémaïque dédié à Horus, situé sur la rive ouest du Nil, au sud de Louxor, possède une petite salle réservée aux prêtres-parfumeurs, décrivant des recettes de parfums et onguents.

«Le miel, le vin, le chypre, les raisins, la myrrhe, le genêt, le stoenanthe, le séséli, le safran, le genièvre, la cardamome, la patience, le roseau, en sont les principaux ingrédients, selon l'anthropologue française Annick Le Guerer *. Mais quelle sorte de myrrhe choisir? Et quelle partie de la plante utiliser? la racine? la feuille? Et comment être sûr que les noms en question ont aujourd'hui des équivalents botaniques? Malgré l'approximation, la parfumeuse a eu le sentiment de s'approcher très près d'une vérité. «Je me suis rendu compte que chaque mode opératoire était pensé de manière très précise. La confection du kyphi comporte cinq étapes. Après avoir broyé les ingrédients en poudre dans le mortier, j'ai versé du vin de palme. Soudain, des vapeurs m'ont piqué le visage. C'était douloureux et enivrant. J'étais dans le coton. L'Acorus calamus, le roseau odorant, est toxique, certes, mais il ne s'était rien passé au moment du broyage. La réaction n'a eu lieu que lorsque la poudre est entrée en contact avec le vin.» A cette étape, la parfumeuse s'est retrouvée dans une impasse: le résultat obtenu était semi-liquide. Or l'encens est un parfum solide. Il fallait trouver une source de chaleur pour le solidifier sans accélérer l'évaporation des substances aromatiques. «Le lendemain de ces réflexions, il a fait beau. J'ai eu l'intuition de placer le kyphi au soleil et il s'est formé des boulettes. C'était magique! Et tellement logique à la fois», dit-elle.

«Ce parfum m'a enrichie: en travaillant avec les matières végétales brutes, j'ai découvert de nouvelles facettes: j'avais oublié que la menthe, lorsqu'on la broie, a un côté animal», confie-t-elle. Quant au kyphi, il lui est apparu très audacieux avec un accord miel-encens intense qui rappelle certains parfums gourmands actuels. Des notes et des accords dont elle aimerait s'inspirer dans ses créations. Mais pas pour refaire du kyphi. «Le but de ce parfum est d'avoir été reconstitué et d'être exposé au Caire. C'est tout. Ni L'Oréal, ni moi n'avons le droit de le commercialiser.» D'autant moins que certaines matières premières entrant dans sa composition sont interdites.

Le kyphi est ressuscité, certes, mais manque le sacré. Les substances aromatiques jouaient en Egypte un rôle bien plus complexe que ce que l'on entend aujourd'hui par le mot «parfum». Même si le kyphi était réputé soigner l'humeur et les maux de l'âme des vivants, et avait, selon l'égyptologue danoise Lise Manniche, la vertu de réveiller la sexualité des morts, il était avant tout dédié aux dieux. Les prêtres offraient quotidiennement de la résine le matin, de la myrrhe à midi, et du kyphi le soir. «Conçus comme l'expression intime de la divinité, ils interviennent à deux niveaux. Ils empêchent la putréfaction du défunt et, en lui communiquant une bonne odeur, font de lui un «parfumé», un «dieu», écrit Annick Le Guérer dans Les pouvoirs de l'odeur (Odile Jacob).

En reconstituant l'encens sacré, Sandrine Videault a été frappée par la proximité des accords avec le parfum du Cantique des Cantiques qu'elle avait déjà interprété. «On n'a jamais prié les mêmes dieux, dit-elle, mais on a toujours prié les mêmes odeurs.»

«Parfums et cosmétiques dans l'Égypte ancienne». Musée national du Caire jusqu'au 6 juillet, Musée d'archéologie de la Vieille Charité de Marseille, jusqu'au 23 juin et virtuellement sur le site du Musée du Louvre: www.louvre.fr

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