Un voyage au Maroc avec Alexandre, son fils. Vacances douces et insouciantes, propices aux confidences. Tous deux arpentent un souk et tombent sur une pile de cercueils. Une discussion s’engage. Kyril dit à son garçon qu’il compte sur lui pour organiser, son dernier jour venu, des funérailles simples et choisir un cercueil basique. Le jeune homme est outré: pas question que son cher papa repose entre quatre planches bas de gamme, «genre recyclage de palettes».

Ils argumentent, campent sur leurs positions, aboutissent enfin à ce compromis: le futur défunt va construire son propre cercueil. Mieux: il le fera signer par toutes ses connaissances, un peu à la manière des enfants quand ils portent un plâtre. De retour à Buchillon, au bord du Léman, Kyril Gossweiler imagine en décembre 2017 un prototype avec un ordinateur pour le représenter en 3D. «Mais j’ai trouvé, sur l’écran, que ce cercueil couché ressemblait furieusement à un meuble Billy et que si je le redressais, j’avais une bibliothèque», dit-il.

Pour égayer Noël

Ainsi est né le concept d’étagère-cercueil en bois d’épicéa. Kyril a posé des planches coulissantes pour recevoir des livres. Le tout sera retiré pour laisser place au corps et à l’esprit de l’inventeur lorsque celui-ci rendra l’âme. Dans un avenir lointain, évidemment. Kyril Gossweiler a officiellement présenté son œuvre à une poignée d’amis qu’il convie chaque fin d’année à une fête appelée «les restes de Noël». A 22h, il a entraîné la bande jusque dans le garage où trônait le spécimen.

Loin de refroidir l’ambiance, l’étagère-cercueil a égayé les hôtes et on a digressé autour de la mort. «Une amie un peu chic m’a dit que c’était génial et qu’elle allait enfin pouvoir aborder la fin de vie avec sa vieille mère en lui parlant d’abord d’étagère», se souvient Kyril. Il poursuit: «Ce meuble à double usage évite surtout aux proches de choisir dans l’urgence une dernière demeure à leur défunt, à un prix souvent très élevé.»

L’objet qui se négocie autour de 750 francs séduit beaucoup de monde. Il a été validé par des centres funéraires. Kyril Gossweiler le fait fabriquer par des ateliers de réinsertion qui utilisent des matériaux naturels et biodégradables. Il ne se définit pas comme un marchand de cercueils. Il ne tire d’ailleurs aucun bénéfice de son invention. «Je veux avant tout faire réfléchir autour de la mort», insiste-t-il. S’en moquer aussi, ce qui soulage quelque peu.

Il se souvient des funérailles «mortelles de banalité» de son «pote» Philippe Becquelin, alias Mix & Remix. Dix jours plus tard, c’est Raymond Burki, un autre ami dessinateur, qui s’en allait. Kyril Gossweiler avait été désigné maître de cérémonie: «J’ai voulu faire mieux que pour Mix, quelque chose qui corresponde à sa créativité.» Des lettres de lecteurs l’encensant «mais aussi qui le dégommaient» ont été déposées dans le cercueil. Des confrères, comme le dessinateur Barrigue, ont glissé des messages.

Kyril Gossweiler, qui aime tant parler de la mort, a vécu plusieurs vies. Il est né à Lausanne, dans une clinique, chemin de… Mornex. Voilà qui le fait rire. Il a été élevé par sa grand-mère russe, réfugiée en Suisse en 1919. «Elle parlait avec moi et le chien en russe», se rappelle-t-il. Parents absents. Ils vivaient aux Etats-Unis. Internat pendant dix ans. «Une vie de meute, une vie en liberté, j’ai adoré. Maturité, études de sciences politiques, qui ne le passionnent pas, correcteur aux Imprimeries Réunies, premier emploi sérieux chez MIS Trend puis responsable des salons chez Spot Image.

Enfin, en 1990, il décroche à la Loterie Romande un poste de directeur marketing. «Le patron était trotskiste, j’avais un profil plutôt atypique, on s’est tout de suite compris. On a inventé plein de jeux», résume-t-il. Il leur faut un présentateur, «un type bondissant qui booste». Ils dégotent un certain Jean-Marc Richard, un roi de l’impro, ancien de Lôzane bouge. Un 1er avril, la fine équipe envisage d’inverser les rôles: Darius Rochebin présenterait La Roue de la fortune et Jean-Marc Richard le TJ. En haut lieu, on a mis le veto. Dommage.

A la fin de 2007, son directeur trotskiste est mis à la retraite. Dans la foulée, Kyril Gossweiler est remercié «parce que je n’étais pas un geek de 22 ans; je suis pourtant passé de 30 à 200 millions de bénéfice, on peut parler de réussite». Il essaie de lancer une loterie pour riches. Un billet à 1 million pour gagner 1 milliard. Il démarche du côté de Monaco. Sans succès. Devient consultant pour des start-up.

L’histoire de la presse

Enfin, il lance sur Facebook la page «Etonnant dans le temps», où il déniche des coupures de presse de 1900 à nos jours «qui montrent que l’actualité tourne en boucle comme ces premiers camions Migros et ces premiers self-services qui ont été aussi combattus qu’Uber aujourd’hui». Pour ce faire, il se sert en partie dans Letempsarchives.ch, site qui met gratuitement à disposition des internautes les collections historiques complètes du Journal de Genève, de la Gazette de Lausanne et du Nouveau Quotidien.

Il est aussi citoyen actif, lanceur de pétitions et rédacteur de CV pour les sans-emplois. Entre autres. Et c’est encore lui qui a obtenu que les véhicules de police et de pompiers lausannois accueillent à leur bord… un ours en peluche «parce que serrer un nounours aide les enfants dans un moment dramatique».


Profil

1960 Naissance à Lausanne.

1990 Naissance de son fils, rejoint la direction de la Loterie Romande.

2016 Ouvre sur Facebook la page «Etonnant dans le temps», groupe public qui compte aujourd’hui plus de 1700 membres.

2020 Lance l’étagère-cercueil My Last Home.


Retrouvez tous les portraits du «Temps»