Qui succédera à Charlemagne et à Saint Louis? Ces prestigieux mécènes ont contribué à la gloire de l'abbaye de Saint-Maurice en Valais en alimentant son Trésor. Selon une tradition locale, l'empereur aurait donné la belle aiguière que l'on peut admirer aujourd'hui. Quant au roi de France, qui vouait une grande admiration à saint Maurice et à ses compagnons de la Légion thébaine, dont le culte était répandu dans toute l'Europe, il offrit à l'abbaye un reliquaire de cristal contenant deux parcelles d'une relique célèbre, la sainte Epine. Aujourd'hui, le Trésor est composé d'une centaine de pièces uniques qui forment un patrimoine à la valeur inestimable. Mais il se trouve un peu à l'étroit dans les deux petites salles qui l'abritent. Le Trésor n'a pas besoin de nouvelles reliques, mais d'une surface d'exposition bien plus grande afin d'être mis en valeur. Or les mécènes font défaut. Mgr Henri Salina, ancien abbé de Saint-Maurice, a contacté une poignée de personnalités, en Suisse et à l'étranger, mais toutes ont refusé d'ouvrir leur porte-monnaie pour l'abbaye.

Pourtant, les visiteurs ne manquent pas. «Je me souviens qu'en 1938, l'année de mon entrée au Collège de l'abbaye, seules quatre personnes venaient voir le Trésor chaque mois, dit Henri Salina. Aujourd'hui, nous enregistrons une moyenne de 1000 visiteurs par mois. Les deux salles qui abritent le Trésor forment une surface d'environ 50 m2 et ne peuvent accueillir les pèlerins et les touristes en nombre.» Les chanoines se sentent dépositaires de ce témoignage du passé qui constitue un patrimoine exceptionnel. Fondé en 515 par Sigismond, roi de Bourgogne, sur le site d'Agaune, lieu supposé du martyre de soldats chrétiens, l'abbaye jouit aujourd'hui de la sérénité que procure une longue histoire ininterrompue, «un privilège que nous partageons avec le monastère de Sainte-Catherine au Sinaï», souligne Mgr Salina. En 2015, elle fêtera ses 1500 ans, et elle souhaite pouvoir mettre son Trésor en valeur d'ici là.

Les revenus de l'abbaye ne lui permettent cependant pas de financer l'agrandissement des salles d'exposition. «Il faudrait quintupler la surface, explique Mgr Joseph Roduit, le nouvel abbé. A la suite d'un concours d'architecture lancé en 2001, nous avons élaboré des projets. Selon l'option retenue, les travaux devraient coûter entre 5 et 15 millions de francs. Mais nous n'avons pas cette somme.» Classée comme site d'importance nationale, l'abbaye peut cependant déposer une demande de subvention auprès du canton et de la Confédération. «Les Monuments historiques pourraient financer un projet à raison de 15%, explique Renaud Bucher, conservateur cantonal des monuments. Et la Confédération a la possibilité d'échelonner son aide jusqu'à 35%. Ces aides pourraient couvrir la moitié des frais. Mais pour l'instant, nous n'avons pas reçu de demande officielle.» «Avant de déposer une requête précise, nous avons besoin de savoir quel montant nous pouvons obtenir d'un éventuel mécène», rétorque Henri Salina.

Pour le conservateur cantonal des monuments, il n'y a pas de doute: l'agrandissement des salles et la mise en valeur du Trésor sont nécessaires. «Lorsqu'il y a beaucoup de visiteurs en été, la chaleur fait augmenter la température des salles, qui devrait rester constante. D'autre part, de l'eau coule dans les catacombes, au pied des salles du Trésor. Elle ronge les structures et endommage le bâtiment. L'humidité se diffuse par capillarité.» Il y a deux ans, à l'occasion de l'inauguration de la petite salle qui accueille les trois châsses, des vitrines spéciales ont été construites et un système de contrôle de l'humidité installé. Mais à terme, cela ne suffit pas. La châsse de l'abbé Nantelme, qui date du XIIIe siècle, présente des traces de rouille. L'abbaye n'a pas les moyens de la restaurer. «Nous avons fait restaurer la châsse de saint Sigismond il y a quelques années, dit Henri Salina. Les travaux nous ont coûté 800 000 francs. Nous avons trouvé cette somme grâce à une personne qui a créé une fondation pour récolter l'argent. Mais cette récolte s'est avérée difficile.»

La surface de l'abbaye étant limitée, il faudrait creuser dans la roche à laquelle est adossé le bâtiment pour obtenir de nouveaux espaces. Et pourquoi ne pas créer un musée extérieur au territoire de l'abbaye? «Le Trésor doit rester lié à la basilique, explique Mgr Salina. Nous nous sommes toujours défendus de vouloir devenir un musée.» De plus, certaines pièces, comme la crosse de Limoges (XIIe siècle), sont encore utilisées aujourd'hui dans la liturgie.

Pour valoriser son patrimoine auprès des touristes et des pèlerins, l'abbaye est actuellement en pourparlers avec l'Office du tourisme. Elle mise sur le tourisme religieux, en plein essor. Elle souhaite également s'inspirer de la synergie créée entre le village de Conques, étape majeure sur la route du Puy vers Saint-Jacques-de-Compostelle, et son abbatiale. Il s'agirait de mettre en valeur Saint-Maurice dans le cadre de la promotion d'un circuit régional.

L'âge et la diminution du nombre des chanoines contraignent également l'abbaye à engager des guides et des surveillants pour faire visiter le Trésor. L'entrée des salles va devenir payante dès cet été, histoire de financer une partie du salaire de ces nouveaux employés.

Le Trésor de Saint-Maurice a survécu à diverses catastrophes comme les chutes de pierre, les tremblements de terre, les incendies, et même au passage de Napoléon. Résistera-t-il au manque d'argent?