Portrait

L'abbé Pascal Desthieux, de la pastorale à la politique

A 45 ans, l’abbé genevois a été choisi pour succéder à Mgr Pierre Farine. Il endosse la charge de vicaire épiscopal tout en conservant sa paroisse aux Eaux-Vives. Sa mission: plancher sur l’éventuelle création d’un évêché à Genève

Orgueil ni convoitise ne sont des péchés qu’il confesse, l’abbé. Tout au contraire: «Je n’aspirais pas à être nommé vicaire épiscopal. Et je n’ambitionne pas non plus de devenir un jour évêque.» Et pourtant. A 45 ans, Pascal Desthieux, curé de la paroisse Saint-Joseph aux Eaux-Vives à Genève, a été choisi pour succéder à Mgr Pierre Farine comme vicaire épiscopal. S’il donne satisfaction, rien n’empêche qu’on lui confie, d’ici deux ans, la mitre et la crosse.

Poulain du prélat genevois dont il est l’adjoint depuis septembre, il voyait pourtant venir la chose. Jusqu’à une petite phrase du grand patron, Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, venue temporairement dissiper la pression: «Je sens que tu es très heureux dans ta paroisse.» Le jeune abbé est soulagé: la providence lui laisse son bâton de bon berger, figure biblique qui l’inspire et dont il se veut la digne réplique. Ses ouailles. Sa paroisse. Les belles liturgies. «J’ai alors passé un mois pénard, sans plus me préoccuper des bringues, là-haut.»

«J’ai eu le tournis»

Là-haut, c’est la rue des Granges dans la Vieille-Ville, siège du vicariat épiscopal. Non pas qu’il s’y noue des intrigues inavouables, Dieu lui est témoin. Mais la gestion d’une Eglise cantonale appartenant à un vaste diocèse est délicate. Le répit sera cependant de courte durée. Habile, Mgr Morerod finit par lui donner la charge en lui laissant son église. «Quand il me l’a annoncé, j’ai eu le tournis», avoue Pascal Desthieux. Et c’est ainsi qu’il coiffe, depuis quelques jours, la casquette de vicaire épiscopal pour deux ans, tout en conservant son cher ministère.

C’est qu’il a la vocation depuis tout gamin, l’abbé. Il n’a que neuf ans lorsque sa religion est faite: la prêtrise plutôt que la médecine. Très croyants, ses parents se gardent pourtant des encouragements laudatifs. «Tu verras quand tu seras grand». C’est tout vu. Mais le jeune homme s’abstient de claironner ses intentions à une époque où le sacerdoce est considéré, au mieux, comme une incongruité. «Je n’ai osé l’affirmer à mes camarades qu’en année de maturité, se souvient-il, au collège de Candolle. Etonnamment, cela a été très bien reçu.» Même la copine qui aime bouffer du curé lui lance, définitive: «Pascal, c’est là que tu seras heureux.»

Si les églises étaient pleines, beaucoup de pratiquants manqueraient de conviction.

Elle avait vu juste. Dans les cités où il fait ses débuts – Yverdon, Romont – comme à la grande ville, le curé se sent à sa place. Il ne ressent aucune nostalgie pour un passé que certains idéalisent: «Si les églises étaient pleines à l’époque, beaucoup de pratiquants manquaient de conviction.» Il faut dire que Pascal Desthieux n’a pas vécu ce temps-là: «Lorsque j’étais petit, j’étais déjà seul enfant, ou presque, à la messe!» Aussi, il aimerait qu’on retienne de son ministère une oeuvre d’accueil et d’écoute. Accompagnateur lors de retraites, aumônier militaire à ses heures, il dit n’avoir jamais refusé une invitation, ni aucun sujet de discussion: spiritualité, détresse, sexualité.

Des réponses prudentes

Aux questions de société qui taraudent l’Eglise catholique, il ne se soustrait pas, même s’il avance prudemment. Quelle place pour les gays et des divorcés remariés? «Qui suis-je pour refuser la communion à qui que ce soit? Je m’inscris dans ligne d’ouverture du pape François.» Un cran plus audacieux: l’ordination des hommes mariés? Il profite de la brèche ouverte par François, «qui ne s’est pas a priori déclaré hostile». Franchement iconoclaste: l’ordination des femmes? «Ce serait une rupture de tradition, puisque cela n’a jamais été fait, ni dans l’Eglise catholique, ni dans l’Eglise orthodoxe. Je comprends que la décision ne puisse se prendre par décret. Il y a là une immense réflexion à faire.»

Normand quand ça l’arrange, le Genevois? Sans doute s’entraîne-t-il déjà pour son entrée en fonction, au premier mars. Date à laquelle il passera de la pastorale à la politique. «Je ne redoute pas cette étape, mais je vais devoir m’y mettre.» De fait, il n’a pas tardé. Le jour même de sa nomination, le curé met en place un petit groupe de travail pour circonscrire les contours du chantier considérable dans lequel il devra s’illustrer: l’éventuelle création d’un évêché à Genève, dont l’objectif est de rapprocher l’évêque de ses ouailles. Une gageure actuellement, puisque le diocèse piloté par Mgr Morerod compte 700 000 fidèles, cinq vicariats, quatre fédérations ecclésiastiques cantonales et des systèmes financiers différents.

Si Genève devient indépendant, l’évêché de Fribourg perdra près d’un demi million de francs, étant financé par les Eglises cantonales.

Pour faire simple, l’Eglise catholique vaudoise est plutôt riche, les Eglises genevoise et neuchâteloise plutôt pauvres, et Fribourg fait figure de classe moyenne. «Je vais faire une étude de faisabilité, notamment sur le volet financier, explique Pascal Desthieux. Car si Genève devient indépendant, l’évêché de Fribourg perdra près d’un demi million de francs, étant financé par les Eglises cantonales.» Une fois réglées les considérations pécuniaires, il compte lancer une consultation plus large que celle qui a déjà eu lieu et qui, étonnamment, n’a pas provoqué un soulèvement d’enthousiasme de la part des agents pastoraux sondés. «Je vais associer les paroissiens et procéder de concert avec les protestants.»

Les bonnes dispositions de l’Eglise protestante de Genève

L’abbé ne nourrit aucune inquiétude de ce côté-là. Il a l’assurance des bonnes dispositions du président de l’Eglise protestante de Genève et estime que seuls quelques rares esprits chagrins pourraient s’émouvoir de ce retour. Il faut dire que la méchante fâcherie entre les deux Eglises commence à dater, puisque c’est en 1533 que la Réforme a chassé le dernier évêque diocésain. Mais la mémoire n’est jamais aussi vive que lorsqu’elle a pour objet des annales belliqueuses. Et en 1987, la cité de Calvin avait fait grise mine à l’arrivée de Mgr Amédée Grab comme évêque auxiliaire, lequel avait fini à Coire.

Serait-ce sa jeunesse, ou son optimisme? Le nouveau vicaire épiscopal ne compte pas s’enliser dans ce dossier. Car il a d’autres urgences: l’accueil provisoire des familles sans-abri, des migrants ou des gens qui sortent de prison, l’aumônerie dans les hôpitaux, les prisons et les foyers pour personnes âgées. Alors que l’Eglise protestante souhaiterait une rétribution de la part de l’Etat pour ce service, Pascal Desthieux ne l’estime pas indispensable. «Ce serait administrativement très contraignant.» Et puis il devra affronter les inévitables soucis patronaux – employés mal dans leur peau, querelles, ambitions.

Heureusement, restera la messe, ses rites, ses gestes, ses paroles et ses silences. Ces derniers sont même le thème de son doctorat, passé en 2014 et dont il a tiré un livre, «Habiter le silence dans la liturgie». C’est aussi cela, l’abbé Desthieux: des mots pour dessiner en creux le souffle du recueillement.


Profil

1970: Naissance à Genève

1996: Licence en théologie à l’Université de Fribourg

1997: Ordination à Lausanne

2016: Nommé vicaire épiscopal

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