Interview

L’abstinence pré-maritale, possible fardeau après l’union

La sexologue suisse Agnès Camincher publie cet hiver le fruit d’une recherche et d’un constat cliniques: les troubles sexuels suite à l’abstinence pré-maritale des jeunes femmes évangéliques. Entretien

Attendre, longtemps parfois, pour se «donner à l’autre» dans un souci de respect des normes religieuses. Et puis, le mariage venu, alors que tout s’annonçait bien, réaliser que le rapport sexuel est impossible. Le corps refuse. Chez les femmes, on nomme ce trouble «l’incapacité de pénétration» et il touche plusieurs patientes d’Agnès Camincher, sexologue clinicienne et sexoanalyste à Neuchâtel et à La Chaux-de-Fonds. Fait surprenant: une grande partie de ces femmes ont pour point commun d’appartenir à une communauté évangélique.

Agnès Camincher avait réagi, l’été dernier, au témoignage paru dans Le Temps d’un couple évangélique qui avait fait le choix de l’abstinence pré-maritale. La sexologue a décidé d’approfondir le sujet sous la forme d’un article scientifique à paraître dans la revue Sexualités humaines fin décembre: «Abstinence choisie avant le mariage, subie après. Trouble sexuel en milieu évangélique». Elle revient sur les implications de ce choix, et le lien unissant une norme communautaire à un problème psychosexuel.

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Le Temps: Comment avez-vous décidé de travailler sur ce sujet très spécifique?

Agnès Camincher: Parmi mes patientes souffrant d’une affection très particulière – qu’on appelait autrefois vaginisme, aujourd’hui incapacité de pénétration –, j’ai constaté que la plupart (87%) étaient reliées à une communauté évangélique. Soit par engagement personnel, soit par tradition familiale. Plusieurs communautés sont implantées dans la région où j’exerce, toutefois je me suis interrogée sur l’éventuel lien entre le trouble sexuel et l’affiliation religieuse. Pure coïncidence? Loi des séries? Il est reconnu par les études que les interdits culturels et religieux pourraient participer à l’émergence de problèmes sexuels. Par ailleurs, les religions ont toujours traité de la question sexuelle, quoique avec des variantes notables. Mais cela n’explique pas pourquoi ce trouble concernerait davantage les milieux évangéliques. J’ai donc voulu essayer de corréler mes observations cliniques avec des données analytiques et sociologiques.

Il est reconnu par les études que les interdits culturels et religieux pourraient participer à l’émergence de problèmes sexuels.

Agnès Camincher

En quoi consiste exactement ce trouble sexuel?

Il s’agit d’un tableau complexe qui rend la pénétration impossible, dans un contexte de très forte anxiété. Chaque situation est unique, mais on retrouve des traits communs, en particulier une représentation de la sexualité dégradée, ou inaboutie. J’ai observé ce problème sexuel dans un contexte particulier: ces jeunes femmes mariées ont fait le choix avec leur partenaire de l’abstinence avant le mariage, se soumettant aux injonctions familiales et/ou communautaires. Les fiançailles ont duré parfois plusieurs années. Mais après le mariage, la sexualité ne fonctionne pas complètement, ce qui plonge parfois les deux jeunes mariés dans un désarroi abyssal.

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Vous évoquez la «culture de la patience» et l’idéal d’amour courtois [ndlr: le chevalier qui doit tout faire pour mériter l’amour de sa dame] car on semble passer sous silence le fait que, à côté de ce dernier, il y avait selon vous des «relations palliatives» hors mariage. L’abstinence relève-t-elle du mythe?

Dans l’amour courtois, il s’agissait d’une abstinence codifiée, d’une posture d’ordre artistique, ce qui n’empêchait pas les relations parallèles. Connoter négativement la sexualité pendant une certaine période et d’un seul coup, par le mariage, la considérer comme géniale s’avère artificiel, mais surtout cela ne tient pas vraiment compte de la nature humaine. A fortiori lorsque les fiançailles durent des années. Nous vivons à une époque qui valorise l’immédiateté, l’instant présent, comme si c’était la clé de tout, y compris du désir. Pourtant, l’érotisation de l’attente en est un des ressorts très efficaces. Dans ce sens-là, cette vision de la suspension du désir mérite notre intérêt. Mais de là à s’abstenir des années… On part parfois du principe que l’amour suffit à garantir une sexualité épanouie, or ce n’est pas toujours le cas. Amour et désir ne relèvent ni de la même logique, ni de la même temporalité, ni des mêmes conditions psychiques et intersubjectives. S’abstenir hors mariage en espérant une sexualité épanouie par la suite peut s’apparenter au coup de poker. En outre, la rencontre amoureuse, avec sa propre intensité du désir, est une période favorable pour découvrir la sexualité au sein d’une relation.

il faut un peu de rébellion pour que la vie érotique prenne place

Agnès Camincher

Est-ce qu’une jeune femme qui n’a jamais eu de relations sexuelles accède plus difficilement au désir, ce dernier se nourrissant, selon vous, de l’imaginaire comme de l’expérience?

La question est de savoir si ces jeunes femmes se permettent d’explorer, avant le mariage, leur propre érotisme. Si elles se sont permis de laisser vagabonder leur imaginaire sans culpabilité. Tout est possible, mais je n’observe pas ce cas de figure chez mes patientes. C’est comme si les normes imposées par les parents et celles auxquelles elles adhèrent par conviction se conjuguaient pour faire disparaître toute possibilité d’une érotisation. C’est plus qu’un simple refoulement transitoire. La difficulté est plus grande car c’est le développement psychosexuel qui est touché. Pour découvrir la sexualité, il faut se penser comme une personne autonome qui a ses désirs propres, qui développe ses propres valeurs, et choix. En d’autres termes, il faut un peu de rébellion pour que la vie érotique prenne place. Or, ces jeunes femmes mentionnent elles-mêmes qu’elles se sentent petites filles. Elles ressentent un décalage entre leur âge, la vie qu’elles mènent et une sorte d’immaturité concernant leur vie de femme.

Finalement, la raison de ce trouble est que la norme religieuse empêcherait un développement psychosexuel sain?

On touche au cœur du problème. C’est bien cette articulation entre les normes très fortement conseillées dans ces communautés évangéliques et les données cliniques de ce trouble sexuel que j’ai tenté de comprendre. Et il s’agirait de la conjonction de plusieurs phénomènes. D’une part, compte tenu du rapport très littéral avec les textes bibliques de référence, les normes sexuelles apparaissent comme impératives – car d’origine divine. Hors mariage, la sexualité y serait fortement dépréciée. Difficile de garder son esprit critique dans ces conditions. D’autre part, il y aurait un facteur qui tiendrait à la structure même de ces communautés. Du fait de la forte fréquentation des divers groupes de pairs, en particulier des groupes de jeunes, une pression implicite de tous sur chacun s’instaurerait. Cela rendrait la transgression des normes plus difficile. Ce point me semble tout à fait déterminant pour comprendre la propagation de ces injonctions et l’impact exercé sur ces jeunes femmes.

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L’abstinence pré-maritale est tout de même souvent évoquée comme un choix…

Oui, mais on peut s’interroger sur le type de liberté qui consiste à obéir à des normes strictes concernant la vie intime. Il y a une décision, mais ces jeunes femmes en mesurent-elles les conséquences? Ce n’est pas pareil en termes de liberté, de maturité et de responsabilité d’adhérer à un système de valeurs que d’obéir à des normes très précises concernant sa vie privée. Quelle est alors la place de l’individualité du sujet, ingrédient pourtant nécessaire au désir et à son épanouissement?

Le désir constitue, à mon sens, une des manifestations les plus tangibles de la vie. Il est à la fois bien connu et mystérieux. Il échappe aux enfermements.

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