Jour pour jour

L’Académie française, un nouveau télé-crochet

En deux mois, l’Académie française a vécu quatre élections blanches. La candidature de Patrick Poivre d’Arvor a transformé la vénérable institution en télé-crochet. Il y a vingt-cinq ans, Bernard Pivot était tout de même bien plus digne…

Les Schtroumpfs sont bleus. Les Académiciens sont verts. On connaît mieux les Schtroumpfs que les Académiciens, à part bien sûr Jean d’Ormesson, vert dans toutes les acceptions de l’Académie. Mais les autres? Qui peut citer les noms des 40 membres de l’institution fondée par Richelieu en 1635? Personne, et pour cause: après le décès de quatre Immortels, ils ne sont que 36 désormais. Si les fauteuils de Félicien Marceau et Michel Mohrt ne seront repourvus qu’après le délai de décence qu’implique le règlement, les sièges de Pierre-Jean Rémy et Jean Dutourd restent désespérément vides faute de candidats convaincants. En deux mois, l’Académie a vécu quatre élections blanches.

Que faut-il pour devenir Immortel? Avoir moins de 75 ans au moment de postuler, un casier vierge et participer au rayonnement de la culture française par ses travaux, qu’ils soient scientifiques, littéraires ou politiques. Et encore? Entretenir de bonnes relations avec ses pairs mais sans complaisance. Courtiser, harceler, intriguer n’est pas la bonne solution. A force d’être recalé, Gonzague Saint Bris commence à le savoir. La stratégie dite du blitz est préférable: envoyer sa lettre de motivation au dernier moment pour créer la surprise. Les Immortels ne détestent pas la méthode hussarde.

En son temps, un homme aurait pu faire un très convenable Immortel: Bernard Pivot, auquel le Journal de Genève du 15 mai 1987 consacre un grand article. Lecteur assidu, l’animateur d’ Apostrophes a su œuvrer avec gourmandise à la promotion de la littérature et des écrivains. C’est du moins ce que l’on pense aujourd’hui. A l’époque, cette médiatisation ne plaisait pas forcément. Etienne Barilier, dans la même édition, rappelle que «la vie de l’esprit, les créations de l’imaginaire, sont totalement étrangères, voire hostiles, à l’idée de transmission, de communication, de diffusion». Au moins, le Pivot de 1987 savait rester modeste. Il ne lui serait pas venu à l’esprit de se porter candidat à l’Académie française, contrairement à Patrick Poivre d’Arvor, un livre et un plagiat par an, qui a cru possible de reprendre le siège de Pierre-Jean Rémy. Depuis, l’Académie ressemble à un télé-crochet.

La preuve? Parmi les neuf candidatures au siège de Jean Dutour le 10 mai dernier, trois étaient farfelues. Celle de Florence Brillet, auteure de la BD pour enfants Les Triplettes et celle du provocateur Michael Korvin qui milite pour la simplification de la langue française et l’abolition des accents et ponctuations passéistes. «Même les Chinois ont simplifié leur langue, pourquoi pas nous», a-t-il argumenté dans sa lettre.

Autre postulant atypique, Gérard Collard, libraire passionné qui veut faire entrer son métier sous la Coupole. Il dit qu’après lui, il y aura d’autres libraires, et encore d’autres, jusqu’à ce que sa profession soit reconnue. Pour l’heure, il parle beaucoup, et il a raison parce que s’il était élu, il devrait se taire. Je l’ai appris d’un académicien: pendant un an, le nouveau venu ne peut pas dire un mot lors des séances. Une règle? Non, un bizutage.

Chaque mardi, notre chroniqueuse cherche dans les archives de la Gazette de Lausanne, du Journal de Genève ou du Nouveau Quotidien un fait relaté le même jour mais à une date tirée au hasard.

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