«La vie dans un dessin animé». C'est ce que postule Life in Cartoon Motion, premier album phénoménal de Mika paru à l'hiver 2007 et écoulé à plus de 2millions d'exemplaires. Un titre qui sied à merveille à la bulle imaginaire et colorée dans laquelle s'est retranché un jeune prodige vocal rapidement qualifié d'ovni, tant son monde de confettis et bubblegum se situe à des galaxies de notre quotidien terre-à-terre. Des chansons extravagantes et bariolées, des mélodies-Prozac, le répertoire de Mika euphorise grâce à d'habiles recyclages pop, disco, lyrique et les jongleries d'octaves de son interprète. Porté par des titres-slogans comme «Relax (Take it Easy)», «Love Today» ou «Lollipop», le succès de Mika ne se dément plus depuis un an et demi. Avec Amy Winehouse, le chanteur est LA nouvelle star pop 2007. Et celle du Paléo Festival de Nyon en cette nuit de mercredi, grâce à un spectacle en forme de baroquerie dansante qu'il promène depuis l'été dernier.

Avec force claviers planants, ballons mutlicolores, paillettes, sauts de cabri ou tortillements sur batterie, Michael Holbrook Penniman à l'état civil s'est construit une seconde échappatoire scénique. Sa féérie adulescente à lui. Musicalement comme humainement, son Life in Cartoon Motion retranscrit idéalement un court mais mouvementé parcours existentiel. Des balottages familiaux aux lâchers de ballons en scène, du mutisme maladif à l'extraversion totale, le chanteur a su métamorphoser ses coups du sort passés en force artistique vive. Surlignant et survoltant tout, avec humour parfois et balourdise aussi, le garçon de 24 ans a nourri ses chansons de ses rêves et désillusions. En ravivant une époque. Le temps où la pop se rêvait disco et en millefeuilles, avait des allures d'épopée. Mika l'a rassemblée dans un même souffle haut perché et des mélodies gonflées à bloc. En télescopant judicieusement et pompeusement aussi bien les Bee Gees que les Beatles, Beach Boys, Freddie Mercury ou Prince. Autant de grandiloquences qui ont fini par lui tailler un trône au sommet de la pop, reléguant ses précédentes figures hédonistes au rang de visages pâles.

Son hagiographie officielle prône et joue déjà le conte de fées contemporain. Celui d'un gamin qui quitte son Liban natal à feu et à sang alors que son père américain est pris en otage. Direction la France un long moment, avant Londres. «Le déménagement et les temps difficiles que j'ai vécus durant mes premières années à Londres m'ont poussé à m'isoler. Je refusais alors d'apprendre à lire ou à écrire, et même de parler! J'ai été écarté de l'école plus de six mois. C'est à cet instant que la musique est devenue réellement importante. Elle m'a aidé à me réintégrer au monde qui m'entourait». A 9ans, l'écriture deviendra l'échappatoire du dyslexique temporaire; le piano, sa bouée de sauvetage. La tête déjà dans les nuages musicaux, Mika effectue rapidement ses premiers pas. Deux ans plus tard, toujours selon la légende, il se voit propulsé sur les planches pour chanter un opéra de Richard Strauss. Y goûte à jamais: «C'était un monde magique dans lequel on pouvait enfin vivre réellement et pleinement. Un univers parallèle, illusoire, plein d'enchantement.»

Mais avant de s'y épanouir, c'était un peu Cosette aussi, en moins misérable quand même. «Après avoir appris à chanter tout jeune, j'ai tout de suite dû travailler. Avec l'aide d'une prof de chant russe terriblement autoritaire, j'ai commencé à participer à toutes sortes de petits boulots plus ou moins professionnels. J'ai ainsi enregistré avec la Royal Opera House, mais aussi chanté des jingles publicitaires pour les chewing-gums». Pour seulement 90francs à la clé. Une maison de disques a même voulu le contraindre à minauder des sucreries en vogue dans les hit-parades du début de ce siècle, lui, le performer qui imaginait plutôt suivre la voie artistique de chanteurs libres comme l'air tels Prince, Mickael Jackson ou Prince. Mika s'est servi de cette injustice en pleine période de doute pour modeler ce qui sera son premier tube, «Grace Kelly», où il chante «Vous voulez que je sois Craig David, je vais être Grace Kelly au lieu de ça et on verra toujours si vous voulez me faire un contrat». Si à 19ans il avait délaissé le foyer familial pour étudier à la London School of Economics avant de préférer fissa aux modèles de l'économie le solfège et l'histoire musicale dispensée durement au Royal College of Music, ce n'était pas pour se voir ensuite dicter ses choix par le premier venu des directeurs artistiques.

Amoureux transi d'opéra comme Rufus Wainwright, épris de songwriting folk aussi, c'est pourtant une sphère musicale tout en technicolor psychédélico-symphonique qu'il a choisi de peindre. Histoire de réunir en des opéras pop ses amours musicales transversales. Histoire aussi que sa bulle spatio-temporelle créée de toute pièce vaille vraiment la peine d'être vécue. Tout en légèreté, en superficialité maximale. En apparence du moins, puisque Mika sait aussi évoquer des thèmes d'époque derrière des partitions clinquantes: l'homosexualité dans «Billy Brown», l'obésité au fil de «Big Girl (You Are Beautiful)». Tout ça pour oublier quoi? Quelques traumatismes du commun des desseins animés. Mika en a fait lui des cartons acidulés.