– Sur un bateau pour aller où?

– Dans un pays imaginaire, celui de mon enfance à Moscou.

– Et sur un pédalo, avec qui?

– Avec mon mari. On pédalerait un livre à la main en oubliant le temps qui passe.

– Fermez les yeux. Si je vous dis «de l’eau», que voyez-vous?

– Une estampe japonaise, La Grande Vague de Hokusai. Elle évoque la puissance de la nature et le caractère éphémère de la vie.

– Vos premières larmes par amour?

– J’avais 13 ans. C’était lors d’une représentation de Cyrano de Bergerac, à Moscou. Le sens du sacrifice et la puissance des sentiments du héros étaient au cœur des œuvres que je lisais alors, comme Crime et châtiment. Je n’ai plus versé les mêmes larmes.

– Combien de bains par semaine?

– Je n’ai pas assez de patience.

– Votre plus belle odyssée?

– La lecture. Persuadée que je ne pourrais jamais quitter la Russie, j’ai appris que l’émerveillement des voyages pouvait se vivre en dévorant les livres.

– Et votre pire costume de bain?

– Aucun souvenir. Mais je garde celui des vacances au bord de la Baltique et des baignades froides. L’expérience de la lenteur et l’apprentissage de l’ennui aussi.

– Perdre les eaux, c’est…

– Risquer sa vie pour autrui ou pour une cause. Après l’arrivée des chars soviétiques à Prague, une poignée de personnes ont manifesté à Moscou en sachant ce qu’elles risquaient.

– Votre record de ricochets?

– J’avais 7 ans et je l’ai emporté sur abandon de ma sœur jumelle. J’ai toujours vécu à proximité de l’eau. Cela me manque.

– Une saison en eaux troubles…

– L’école. La confrontation avec un monde formaté où les têtes ne devaient pas dépasser. Mais la résistance passive a pris le dessus.

– Henniez bleue ou Henniez verte?

– Je n’achète jamais d’eau en bouteille. Mon grand-père médecin nous faisait boire l’eau du robinet à la petite cuillère pour nous immuniser.

– Un mot avec un e dans l’o?

– Œil. Si on n’apprend pas à lire les images, on risque d’être manipulé. A chaque fois qu’on voit un même tableau, on voit autre chose.

– Qu’entendez-vous quand vous avez la tête sous l’eau?

– La voix de ma grand-mère, inquiète de ne pas me voir ressurgir de l’eau. J’adorais provoquer cette inquiétude.

– Qui pour une leçon privée de natation?

– Jerome K. Jerome, l’auteur du très drôle Trois hommes dans un bateau. Sans parler du chien.

– Quel goût a l’eau bénite?

– Je n’y ai jamais goûté. Après la chute du communisme, la fréquentation des églises a remplacé les réunions du parti. On a même vendu de la vodka à base d’eau bénie par le patriarche russe.

– Sticks de poisson ou caviar?

– Sticks de poisson. Pour moi, le caviar est lié à la maladie. En Russie, on l’administrait aux personnes souffrantes. C’était notre huile de foie de morue.

– A quoi servent les jacuzzis?

– Je n’ai jamais essayé. Un dicton russe dit qu’il y a trois choses qu’un être humain peut regarder éternellement: l’eau qui coule, le feu qui brûle et une autre personne qui travaille.

– Quelle boisson pour accompagner votre dernier repas?

– Un thé noir.

– Tant va la cruche à l’eau…

–… qu’à la fin elle s’emplit. C’est ainsi que Beaumarchais complète le proverbe dans Figaro. Ma vie en Russie me permet de relativiser des situations, et d’apprécier des choses qu’un Occidental ne remarque même pas.

Conservatrice du Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds