«Hier soir, j’ai trop bédave et je me suis enjaillé sévère. Total, je me suis fait ken par une go. Je bade.» Il est midi ce dimanche de printemps, le soleil brille, mais l’humeur n’est pas à la sortie de santé. Pas même au récit en français de la nuit visiblement compliquée. Quand on est ado, on parle en langue cryptée. Et le plus souvent, on se tait. Heureusement, il y a des frères, des sœurs, et même des dictionnaires* qui permettent de percer le mystère. Le quoi du comment de la nuit de Tristan, 16 ans? «Je suis en rage. Hier soir, j’ai trop fumé de pétards et j’ai pris une cuite monumentale. Du coup, je me suis fait avoir par une fille. J’angoisse.» Le vocabulaire des ados leur ressemble. Excessif, émotionnel, extrême. Il passe du swag (la classe) intégral à la dèche (la honte) ultime. Il dit tout en plus grand, plus fort. Et de manière largement opaque pour les parents.

Linguiste à l’Université Stendhal Grenoble 3, la Chaux-de-Fonnière Marinette Matthey donne quelques clés. Déjà, pour l’universitaire au rire solaire, «les ados n’ont pas une langue à eux, mais seulement des mots qu’ils développent en réseau. Leur langue reste le français, car tout, de la structure au sous-texte, en passant par les usages et la syntaxe, demeure fidèle à notre modèle». Il s’agit donc d’un jargon, d’un langage codé. Qui remplit quelle fonction? «L’adolescence est une période de socialisation horizontale, poursuit Marinette Matthey. Les ados souhaitent se distinguer de ce qui vient avant – les parents – mais aussi de ce qui vient après – les petits frères et petites sœurs. En adoptant un parler à eux, ils les tiennent à distance, ces gêneurs!» La linguiste ajoute un fait étonnant et rassurant. Selon elle, le parler ado abolit les différences sociales. «C’est une opinion personnelle plus qu’une donnée scientifique, mais j’ai l’impression que le temps de l’adolescence est une zone neutre en matière de quadrillage social, une période durant laquelle on assiste à un certain gommage des classes socioprofessionnelles.»

Une raison qui explique que le parler ado se nourrisse aussi bien de l’arabe des banlieues que d’un ancien français plus classieux? «Oui, il y a un jeu sur les termes à garder et les termes à jeter. Mais généralement, dans le jargon adolescent, c’est le centre qui contamine la périphérie. On assiste à une propagation en cercle, comme les ondes d’un caillou jeté dans l’eau, qui va du centre urbain, banlieues comprises, détenant la norme et la légitimité vers les régions plus rurales, plus éloignées.»

Tout de même, le parler banlieue semble nettement dominer. «C’est l’effet Djamel ou Les Intouchables. L’effet des séries TV ou des séries sur le Web. Souvenez-vous dans H, cette série qui traitait sur un mode humoristique de la vie dans un hôpital avec notre acteur national Jean-Luc Bideau. Il suffisait que Djamel lance un nouveau mot dans son sabir franco-beur pour que ce mot soit immédiatement repris par tous les ados, en Suisse compris. Durant cette période pseudo-rebelle qu’est l’adolescence, parler comme un jeune de la cité, c’est marquer la différence avec l’establishment», explique encore Marinette Matthey.

Qu’en est-il du rythme et des modes de renouvellement de ce parler adolescent? «C’est clair qu’il est beaucoup plus rapide qu’avant, car les groupes sont plus interconnectés grâce aux nouvelles technologies de communication. Mais il y a aussi d’autres facteurs d’influence. Le lieu peut aussi jouer un rôle. Savez-vous ce qu’est une route «terrain»? A La Tchaux, quelle que soit la génération, une route terrain est une route dégagée. Les régionalismes ne sont pas complètement balayés par la grand-messe du parler ado français!»

*Les dicos de la survie: www.dictionnairedelazone.fr www.ado-mode-demploi.fr/langage-ado/lexiquado

«Parler comme un jeune de la cité, c’est marquer la différence avec l’establishment»