Depuis mercredi, Paul Burrell raconte. Un chèque de 300 000 livres sterling, soit trois quarts de million de francs suisses (ou peut-être était-ce même plus), a suffi pour qu'il renie sa promesse de ne rien dire après l'annulation spectaculaire de son procès, vendredi dernier. Le Daily Mirror publie donc chaque jour les souvenirs de l'ancien majordome de la princesse Diana, qu'elle appelait son «roc». Accusé du vol, juste après son décès accidentel, de quelque 300 pièces ayant appartenu à Lady Di, Burrell a été relaxé après l'intervention exceptionnelle d'Elisabeth II, qui s'est soudain rappelée que le majordome lui avait confié, il y a cinq ans, qu'il avait mis des objets personnels de sa chère princesse «en sécurité». Opportunément, le sursaut de mémoire de Sa Majesté est intervenu au moment où Burrell allait prendre la barre pour témoigner. Pourquoi la reine a-t-elle couvert son ancien valet de pied? Quel scandale espérait-elle cacher?

Plus le tabloïd déroule les pages du témoignage du servant de la princesse de Galles, plus les théoriciens de la conspiration déchantent: il n'y a là que le récit quelque peu dérangé d'un garçon perdu dans le monde irréel de la cour d'Angleterre.

Selon l'acte d'accusation, Paul Burrell avait notamment été surpris à trois heures du matin, peu après l'enterrement de Diana, en train d'embarquer prestement nombre d'objets personnels ayant appartenu à la princesse. Durant le procès, chaotique (un jury avait déjà été récusé), la famille Spencer a maladroitement cherché à minimiser la proximité de Burrell avec Lady Di. Et tandis que l'on attendait que le majordome vienne à la barre, un message de la reine parvenait à la Cour, évoquant une conversation datant de cinq ans dans laquelle Paul Burrell avait confié à celle dont il avait été le valet de pied onze ans durant qu'il avait décidé de conserver ces objets personnels de Diana pour qu'ils soient en sécurité. «Par peur que les Spencer ne les fassent disparaître», expliquera-t-il dans son témoignage au Daily Mirror.

L'effondrement d'un procès hyper-médiatisé a suscité de nombreuses questions, de la part de politiciens et de personnalités publiques, sur le rôle de la reine et son statut d'immunité judiciaire absolue – elle ne peut être convoquée, même comme témoin. Tony Blair, brisant une règle qui veut que le premier ministre ne commente jamais les faits et gestes du monarque, étouffait dans l'œuf toute tentative de révision constitutionnelle en approuvant, devant la Chambre des communes, la façon de faire d'Elisabeth II.

Pourquoi cette intervention de la reine? Par peur de révélations dommageables pour la monarchie, pensent la plupart des commentateurs royaux. On évoque la disparition d'une cassette enregistrée secrètement par Diana, recueillant les doléances d'un employé du prince Charles qui aurait été violé à deux reprises par un de ses collègues, un crime «réglé de façon interne». St James's Palace (le fief officiel du prince de Galles) a reconnu partiellement l'existence de l'affaire, démentant avoir mal agi et affirmant qu'une enquête complète avait été diligentée une fois le viol connu.

En fait, à lire Paul Burrell, on peut voir l'intervention d'Elisabeth II sous un jour différent, comme une tentative d'éviter les épanchements dommageables d'un sujet plongé dans la monarchie au point de confondre fable et réalité. Dans le premier volet de son témoignage, celui qui quitta l'école à 16 ans et entra au service des Windsor à 19 détaille par le menu la fameuse rencontre avec la reine (alors qu'il ne l'avait mentionnée que par détour à ses avocats). Trois heures d'entretien durant lesquelles, affirme-t-il, il est resté debout par déférence envers celle qu'il admire tant, et une recommandation en forme d'avertissement de la part de la souveraine: «Personne, Paul, n'a été aussi proche d'un membre de ma famille que vous. Il y a des pouvoirs à l'œuvre dans ce pays à propos desquels nous n'avons aucune idée.»

Plusieurs sources à Buckingham Palace ont qualifié ce témoignage d'invention pure: «Par gentillesse, la reine a accordé à Paul Burrell, qui était très affecté par la mort de Diana, une entrevue de quelques minutes, pas de trois heures, commente une source citée par le Daily Telegraph. Et elle ne s'exprime jamais comme le majordome l'a décrit.» Des proches de Burrell, 44 ans, deux enfants, marié à une ancienne femme de chambre du palais, affirment qu'en vivant depuis si jeune dans le monde fermé de la monarchie, il en a assimilé tous les travers, et qu'il a fini par se mettre dans la peau de sa princesse, obsédé par elle.

Mêmes romancés, les événements que le majordome décrit dans le tabloïd, la guerre des Galles, les complots, les colères, les excentricités, la haine des Spencer, donnent une image pitoyable de la monarchie anglaise. Et de Diana, ce mélange inquiétant de charme, de dépression et de naïveté confondante: Burrell raconte notamment comment il l'accompagnait nuitamment près de la gare de Paddington, distribuer des billets de 50 livres aux prostituées pour qu'elles «rentrent chez elles»… Le Daily Mirror est peut-être le seul gagnant de cette farce: le premier jour de parution, il a fait exploser son tirage de 300 000 exemplaires.