Société

L’affaire Rachida Dati (3)

Le Ministère français de la justice ignore Zohra. Son arrivée dans le monde, le 2 janvier 2009, n’est pas mentionnée dans «l’agenda du ministre», ni dans «la biographie du garde des Sceaux», ni dans «les déplacements du ministre», ni dans aucun communiqué de presse publié sur le site officiel. Dans cet Hôtel de Bourvallais où siégea Danton, on ne s’occupe pas des corps mais seulement des titres. Homme, femme, père, grand-père, mère sont des termes inconnus aux registres. Le Ministère ne retient que des noms de titulaires. «Rachida Dati, garde des Sceaux et ministre de la Justice». Avant elle Pascal Clément, Dominique Perben, Marylise Lebranchu et ainsi de suite.

Les ministres passent, l’institution reste. Ils ont des carrières, des aventures, des maladies, des caractères, des enfants, légitimes ou pas. Le Ministère ne veut pas le savoir. La porte du 13, place Vendôme sépare la République de ses citoyens.

Par sa discrétion, par ses comportements officialistes, par sa promptitude à revenir à son poste après la naissance de sa fille, Rachida Dati s’est mise du côté de la République. Il est normal que la société veuille lui arracher ses secrets. Il est juste qu’elle ne lui livre que le prénom de l’enfant, Zohra.

On a dit que la ministre cherchait à protéger sa vie privée. Quand on regarde son austère agenda des premiers jours de janvier, on a plutôt tendance à conclure le contraire: c’est le Ministère qu’elle protège contre sa vie privée pleine des conséquences de sa maternité.

Mercredi 7 janvier (les cicatrices de la césarienne font affreusement mal): Conseil des ministres, vœux du président, remise de décorations espagnoles à des magistrats français. Jeudi 8 janvier (grosse montée de lait): questions d’actualité à l’Assemblée. Mardi 13 janvier (Zohra a beaucoup pleuré cette nuit): questions orales à l’Assemblée, déjeuner de travail sur la réforme de procédure pénale. 14, 15, 16 janvier (zut, traqué par les journalistes, le père de Zohra s’absente de Paris): entretiens politiques sur la réforme.

Protéger la République contre une montée de lait n’apparaît pas spontanément comme un acte de bravoure, et pourtant: il suffit de penser à ce que ferait la non-ministre qui sommeille en Rachida Dati si elle n’était pas place Vendôme. Elle resterait au lit, elle embrasserait son bébé du matin au soir, elle boirait son odeur, elle se traînerait sans talons dans son appartement, elle lirait le dernier Chessex, elle irait chez le masseur, elle se mettrait des masques à la myrtille sur le visage, elle travaillerait sa ceinture pelvienne par des exercices de yoga en pensant à sa mère qui a eu douze enfants sans jamais avoir eu le temps et même l’envie de les caresser.

Mais la République exige le sacrifice des allaitements câlins. Contrairement à la mairie du VIIe arrondissement de Paris, qui se passe facilement de Mme Dati. Une gentille mairie. Elle a créé une association « En attendant bébé » pour «rompre l’isolement et créer des liens entre parents et professionnels de la petite enfance». La prochaine réunion est vendredi, le jour où Mme le Maire est prise au Ministère pour la réforme de la justice. Heureusement Zohra est un bébé patient, habile déjà à passer le temps «En attendant maman».

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