Société

Le lagom, l’équilibre à la suédoise

Les Danois ont le «hygge», les Suédois le «lagom», un art de vivre prônant la modération en toute chose

Celui-ci est un peu plus facile à prononcer. Après le «hygge» danois, le «lagom» suédois. A nouveau, c’est une déferlante éditoriale pour un mode de vie épanouissant et nordique. Lagom – Vivre mieux avec moins – La méthode suédoise (Dunod), Le nouvel art de la simplicité à la suédoise (Hachette), Le livre du Lagom – L’art suédois du ni trop, ni trop peu (First), etc. Le lagom donc, que l’on prononce Lar-gom, prône la pondération en toutes choses, le juste équilibre.

La philosophie de vie suédoise est empreinte de sérénité et d’ordre. Chaque chose semble être à sa place. […] C’est une bouffée d’air frais dans un monde moderne chaotique

Certains y voient l’incarnation du mouvement «slow», en résonance avec les préoccupations de ce début de siècle: surconsommation, inégalités, réchauffement climatique… D’autres, à l’âme plus latine, désavouent une modération rasoir et moralisatrice. L’esprit lagom, ainsi, a été posé en 1933 dans la «loi de Jante», tirée du roman Un fugitif recoupe ses traces. Aksel Sandemosse y énonce les dix règles qui dictent la conduite des habitants d’une petite ville. Où le «tous égaux» peut virer en «n’essaie surtout pas de te démarquer».

Lire aussi: «Hygge», la curieuse histoire du bonheur danois

«Pour être une clé de l’épanouissement personnel, le lagom lifestyle ne doit pas être réducteur mais au contraire libérateur», tranche Anne Thoumieux, auteure du Livre du Lagom, chez First. «La philosophie de vie suédoise est empreinte de sérénité et d’ordre. Chaque chose semble être à sa place. […] C’est une bouffée d’air frais dans un monde moderne chaotique», renchérit Anna Brones, dans Lagom — Vivre mieux avec moins. Mode d’emploi.

Le shopping

En Suède, les magasins ferment tôt, en particulier le week-end. Pour les adeptes du lagom, le shopping n’est pas un but en soi; il faut savoir placer le curseur entre envies et besoins. Et lorsque l’on achète, on vise plutôt le moyen de gamme. Le luxe, ostentatoire, est très mal perçu. Tout comme une tenue trop négligée. On n’écrase pas son voisin, mais on le respecte. Les marques Filippa K ou Cos incarnent cette sobriété à la perfection: lignes épurées, qualité des tissus. Idéalement, le vêtement lagom est éthique ou de seconde main. H&M, pourtant suédois, est loin du compte.

L’autre géant national, Ikea, était plutôt lagom à ses débuts dans l’idée de proposer des meubles design et abordables. L’enseigne a récemment lancé le «Projet: vivre lagom», encourageant ses clients à lutter contre le gaspillage à l’aide de conseils téléchargeables.

Les loisirs

Nombre de Suédois possèdent une «stuga», les fameuses petites maisons rouges posées au bord de l’eau. Anciennes cabanes de pêcheurs, elles sont petites et le confort y est rudimentaire. Les habitants adorent y passer leurs week-ends, en contact étroit avec la nature. La constitution suédoise donne droit à chacun d’accéder à la nature partout, y compris dans les champs ou les terrains privés. Seuls les jardins potagers sont protégés. A ce droit de passage s’ajoute un droit de cueillette, pour autant que l’on n’exagère pas.

La nourriture

L’habitude de la cueillette influe forcément sur la nourriture. Chanterelles, orties, airelles atterrissent dans les assiettes aussitôt glanées. L’alimentation lagom est locale et de saison, ou conservée en bocal et en tube. Elle n’est, évidemment, ni trop grasse, ni trop sucrée. «Nous sommes experts dans l’art de confectionner des gâteaux et des viennoiseries plus sains qu’ils n’en ont l’air en utilisant toute une gamme de farines, de noix, de graines […]», note Steffi Knowles-Dellner, dans La cuisine Lagom (First). Se jeter sur des bonbons est autorisé… mais le samedi uniquement. Le soir, on mitonne volontiers en famille et entre amis, puisqu’on a le temps de le faire (voir chapitre travail).

La maison lagom

En matière de décoration, le style scandinave, à la fois, chaleureux et minimaliste, est plébiscité depuis longtemps. Adeptes de design, les Suédois n’hésitent pas à s’offrir un meuble cher mais ils ne le noient pas au milieu de mille autres objets. Les rangements sont nombreux et accueillent tout ce qui pourrait traîner et polluer la vue. Le bois domine, les couleurs sont majoritairement neutres. Le plastique? Connais (presque) pas.

Le lagom en société

D’abord arriver à l’heure aux rendez-vous. Puis prendre en compte l’avis de chacun de manière à trouver le consensus qui satisfera tout le monde. L’esprit lagom suppose une large solidarité et une croyance dans le collectif. La légende – fausse – voudrait que le terme provienne de l’expression viking «Laget om», «autour du groupe», elle-même dérivée de la tradition d’alors consistant à se faire passer une corne remplie d’hydromel, chacun veillant à ce qu’il en reste assez pour les suivants.

Le lagom au travail

Seul 1% de la population active suédoise effectue des heures supplémentaires, l’un des taux les plus bas de l’OCDE. Les entreprises locales sont attentives à la vie de famille et personne n’est regardé de travers parce qu’il quitte le bureau à 17h. Rester tard est plutôt considéré comme une preuve d’inefficacité. Les employeurs ont compris depuis longtemps qu’un salarié heureux est un salarié productif et qu’une des clés principales du bien-être réside dans un bon équilibre entre travail et vie privée. Le management est fondé sur des relations de confiance et de transparence. Une bonne «fika», la pause-café, est recommandée matin et après-midi au moins.


Le lagom pour la communauté suédoise de Suisse

Le terme lagom est justement cet esprit où on laisse une marge d’interprétation à son interlocuteur

Fredric Norberg, 47 ans travaille dans le tourisme

«Utilisé pour dire «ni trop, ni trop peu: juste assez», le terme lagom est justement cet esprit où on laisse une marge d’interprétation à son interlocuteur. Un exemple: je prends un café avec un copain et il veut me resservir. Je peux lui dire «Oui, lagom, stp.» Il comprendra alors qu’il devra verser une portion qui soit ni trop petite, ni trop grande. On trouve cette notion dans la décoration, l’alimentation ou les vêtements. «S’habiller lagom chaud» revient à prévoir une petite couche supplémentaire qu’on pourra enlever au besoin.

«Lagom renvoie aussi à ce qu’on appelle communément le Jantelagen, un poème tiré d’un livre écrit en 1933. Cela dit en résumé: «Il ne faut pas croire que tu es quelqu’un de mieux que quelqu’un d’autre.» Etre lagom implique donc de rester dans la norme de monsieur et madame Tout-le-monde.»

C’est un mot qui représente une pression sociale pour moi

Jonas Svensson, 51 ans, entraîneur de tennis dans la région genevoise

«C’est un mot qui représente une pression sociale pour moi. Il ne faut pas être différent des autres, il ne faut en faire ni trop ni pas assez! J’ai développé une relation d’amour/haine par rapport à ce mot. Car en même temps, il signifie la solidarité de l’ensemble de la société, ce qui est plutôt pas mal…» 

Le lagom est quelque chose de positif pour moi, une manière de se simplifier l’existence

Lena Bonalumi, 60 ans, habite à Versoix et travaille dans la restauration

«Le lagom est quelque chose de positif pour moi, une manière de se simplifier l’existence. Se contenter de ce que l’on a plutôt que de toujours chasser encore. C’est une valeur un peu oubliée dans notre monde de surconsommateurs…»

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