La première rencontre, longuement préparée, avait été prudemment placée sous le signe de deux arts généralement peu politisés, la musique et la gastronomie. Grecs et Turcs les apprécient et les cultivent de manière très proche, depuis des siècles, bien au-delà de leurs différends contemporains. Samedi soir, à Genève, plus d'une centaine de ressortissants des deux communautés étaient réunis pour écouter des musiciens originaires de leurs deux pays, chanter, manger et même bavarder ensemble lors d'une des soirées dites «Café de l'Europe» accueillies par le Centre européen de la culture. Soutenu par les ambassades, ce mini-événement a atteint son but: il était chaleureux et bon enfant. Un signal symbolique qui rejoint les nombreuses manifestations de rapprochement culturel qu'échangent la Grèce et la Turquie depuis 1999, l'année où des tremblements de terre ont secoué les deux pays et réveillé la solidarité de part et d'autres des frontières.

«La portée politique? L'essentiel, c'est de créer un climat d'amitié, l'entente entre les peuples permettra de résoudre plus facilement nos différends», affirme le jeune vice-consul turc à Genève, Cem Sahinkaya. Le Dr Sabri Moustafov-Alpman, un médecin turc, lui fait écho, les yeux brillants, espérant même qu'un jour les frontières s'ouvriront entre la Grèce et la Turquie comme dans le reste de l'Europe. Les Grecs présents soulignent avec vigueur combien «la culture ouvre les portes». Fofo Dramalis, une femme vive d'une quarantaine d'années qui vit ici depuis 30 ans, entonne en grec et turc de vieilles chansons qui existent dans les deux langues: toute sa famille a quitté en 1964 l'île d'Emvros devenue turque. Pour elle, même «si les blessures sont dures à cicatriser, la soirée a un sens».

Quelques Suisses sont là, sympathisants, apatrides en quête de leurs propres frontières. On croise aussi Armand Gaspard, journaliste et militant de la cause arménienne. Il était déjà au Centre européen de la culture quand celui-ci, sous l'égide de Jacques Freymond, voulait créer des centres Denis de Rougemont tant à Athènes qu'à Istanbul, et soutenir le rapprochement entre universitaires. Armand Gaspard a collaboré à l'organisation de cette rencontre «à base plus large, où des dizaines de citoyens sympathisent avec l'idée que la brouille est absurde».

Initiatrice du côté turc, l'association Suisse-Turquie, fondée en 1973: elle se dit apolitique, mais sait se distancier à l'occasion des positions prises par d'autres associations proches du régime d'Ankara sur les questions de minorités. Du côté grec, l'Association hellénique de Genève, créée en 1984 par des Grecs venus étudier en Suisse et désireux de se démarquer tant des «Dames grecques», fief de femmes d'armateurs à «entraides» caritatives, que de la «Communauté hellénique», fondée par de riches hommes d'affaires grecs et trop proche, alors, à leur goût, de la «junte des colonels».

Samedi, la Communauté hellénique avait aussi sa soirée, nettement plus mondaine, au Noga Hilton, pour un gala. Sans doute un simple hasard du calendrier. Mais des membres des deux communautés comme les Grecs chypriotes installés à Genève avaient clairement laissé entendre que la rencontre greco-turque leur paraissait «prématurée».

Et pourtant, elle est dans l'air du temps diplomatique. Les ambassadeurs grecs et turcs basés à Sarajevo viennent, eux aussi, d'inviter leurs ressortissants à danser ensemble. Un festival de films turcs comportant des coproductions gréco-turques se déroule en ce moment à Athènes, après une semaine de films grecs à Istanbul. Les plus grands chanteurs, les équipes de foot les plus prestigieuses, jouent leur rôle d'ambassadeurs. Soirées culturelles de Sarajevo, Genève, et bientôt New York, murmure-t-on.

Autant de gestes de goodwill sur lesquels aiment s'appuyer les ministres des Affaires étrangères, Georges Papandréou et Ismaïl Cem. Mais Georges Papandréou s'apprête à rendre une visite officielle de plus à Chypre, puis à visiter les villages de Thrace où vit une minorité musulmane d'origine turque restée en Grèce après le Traité de Lausanne de 1923.

Dans ces régions sensibles, musique et plats préparés par des mains aimantes ne suffisent pas encore à aplanir les différends.