L'origine géographique de la plupart d'entre nous se lit dans notre génome. Et ce, avec une précision étonnante: à l'échelle du pays, de la région et, même éventuellement, du village. Telle est la conclusion d'un article paru le 31 août sur le site internet de la revue Nature, sous la signature principale de John Novembre, professeur-assistant à l'Université de Californie. Un travail auquel ont étroitement collaboré trois jeunes chercheurs de l'Université de Lausanne et du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), Toby Johnson, Zoltan Kutalik et Sven Bergmann.

Tout est parti de recherches sur un autre thème: les liens existant entre patrimoine génétique et risques de maladies cardiovasculaires. Le sujet est aussi important que difficile à cerner. Il ne suffit pas en effet de constater des coïncidences entre la présence d'un certain matériel génétique et certaines affections. Encore faut-il être sûr qu'il existe un rapport entre les deux. «Pour y arriver, explique Toby Johnson, il est nécessaire d'identifier au préalable toutes les différences génétiques non pertinentes, telles les différences minimes résultant des origines géographiques variées des individus. Une fois écartées ces dernières, le tableau devient plus clair et plus facile à interpréter.»

Ce qui a commencé comme un simple travail de «déblaiement» n'a pas tardé, cependant, à apporter des résultats intéressants.

Pour mener à bien leur tâche, les chercheurs ont eu besoin de grosses quantités d'échantillons d'ADN prélevées sur des Européens d'un maximum de nationalités. Ils en ont trouvé plusieurs milliers dans des banques de données situées à Lausanne et à Londres. Puis ils ont sélectionné 1387 individus, dont les quatre grands-parents - ou, pour les origines les moins bien représentées, les deux parents au moins - provenaient de la même région.

Les échantillons ainsi choisis ont été ensuite étudiés à l'aide d'une puce de conception nouvelle, capable de déceler un demi-million de différences d'un génome à l'autre. Des différences minimes qui ne figurent pas la plupart du temps dans les gènes mais dans des éléments annexes de l'ADN, considérés jusqu'à récemment comme insignifiants. Erreur aujourd'hui admise. Les pièces les plus modestes ont également leur intérêt. «Quand le matériel génétique est fonctionnel, il ne présente que peu de différences d'une personne à l'autre, remarque Toby Johnson. Lorsqu'il ne sert à rien, il a tout loisir au contraire de varier. Pour notre recherche, cette caractéristique s'est avérée essentielle. Elle nous a permis d'établir des distinctions jamais encore réalisées.»

Une fois constatées ces innombrables différences, il restait à savoir si elles possédaient une cohérence géographique. Un ordinateur a été chargé de les analyser et de déterminer deux variabilités principales. Puis ces deux variabilités ont été utilisées pour composer un graphique, l'une représentant son axe vertical, l'autre son axe horizontal. Ensuite, les 1387 cas étudiés ont été placés sur le tableau en fonction de leur position sur ces deux échelles. Enfin, le graphique a été tourné de telle manière que les ressortissants du sud de l'Europe apparaissent majoritairement en bas et ceux du nord en haut, ceux de l'ouest à gauche et ceux de l'est à droite. Et alors...

Et alors, une carte de l'Europe s'est dessinée de manière étonnamment cohérente. Les ressortissants de chaque nationalité sont largement regroupés, les Italiens avec les Italiens, les Britanniques avec les Britanniques, les Allemands avec les Allemands. Mieux, les représentants de pays voisins se tiennent à proximité les uns des autres, les Français près des Espagnols, les Anglais près des Ecossais. Plus fort encore, Romands, Alémaniques et Tessinois se partagent le cœur du graphique, tout en étant plutôt bien répartis en fonction de leur appartenance régionale, qui plutôt au sud-ouest, qui plutôt au sud-est, qui plutôt au nord.

Normal, dira-t-on. Chacun sait que chaque population a certaines caractéristiques génétiques communes. Toby Johnson se révèle cependant moins blasé. «Nous nous attendions à tracer une carte cohérente des populations européennes, convient-il, mais pas avec ce niveau de précision.» Il fallait pour cela que les ancêtres des individus étudiés aient vécu jusque dans les années 50 dans un monde largement épargné par les mouvements migratoires. Et il fallait que l'outil employé, les 500000 minuscules différences décelées dans l'ADN, se révèle d'une grande précision. Tel est le cas. Désormais, il sera très souvent possible de situer notre origine géographique à partir d'un tout petit peu d'ADN.