A première vue, l'étude réalisée par le WWF-Angleterre est alarmante: le lait maternel des femmes britanniques serait contaminé par plus de 350 substances potentiellement toxiques (lire Le Temps du 12 juillet). Des dioxines, des métaux lourds, des composés organiques volatils polluent l'élixir de vie du bébé. Pire, la concentration de certains produits, notamment ceux suspectés d'agir sur le système hormonal, dépasse entre 10 et 40 fois les normes émises par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans ces conditions, on ne peut pas dire que l'enfant qui tète un lait maternel de cette qualité soit reçu de la manière la plus hospitalière sur terre.

Il faut toutefois préciser d'emblée que cette étude n'a pas pour but d'éloigner les nouveau-nés du sein de leur mère. Au contraire. Tous les professionnels de la santé sans exception s'accordent à le dire: où que ce soit dans le monde, le lait maternel est inégalable pour un bon développement du bébé (lire ci-dessous). En traitant ce sujet hautement affectif, le WWF vise plutôt à sensibiliser la population au sujet de la dégradation de l'environnement. Et plus particulièrement contre une pollution insidieuse, celle des composés chimiques synthétiques, qui se sont accumulés au cours de 150 ans d'activités industrielles.

Pourtant, on ne s'inquiète du phénomène que depuis peu: «L'espèce humaine est aujourd'hui contaminée par des centaines de substances synthétiques qui étaient inexistantes à l'époque victorienne», affirme Gwynne Lyons, auteur du rapport et consultante scientifique pour les produits toxiques au WWF-Angleterre. On estime à 80 000 le nombre de composés chimiques anthropogènes actuellement en circulation dans l'environnement.

Les effets des plus dangereux d'entre eux (dioxines, métaux lourds et composés organiques volatils) sur la santé ont été révélés notamment lors des catastrophes écologiques telles que Seveso en Italie, Yusho au Japon et d'autres intoxications exceptionnelles en Irak, aux Etats-Unis, etc. Si leur concentration est élevée, ces produits chimiques peuvent entraîner des cancers, des affections cérébrales ou encore des troubles hormonaux.

Pour ne rien arranger, la plupart de ces substances se dégradent très difficilement. Une fois qu'elles sont dispersées dans la nature, elles y restent. Principalement émises par l'incinération des déchets et l'industrie chimique, elles se sont maintenant répandues sur toute la planète, n'épargnant ni les cultures ni les organismes marins. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a montré qu'en moyenne, les pays industrialisés sont plus touchés que les régions en voie de développement. L'exposition augmente toutefois chez des ouvriers travaillant dans des industries chimiques ou qui manipulent souvent des herbicides et pesticides. Des situations qui sont très inégales d'un pays à l'autre, suivant la législation qui a été adoptée sur les produits toxiques.

L'être humain est particulièrement exposé puisqu'il est omnivore. Il ingurgite tous les polluants qui s'accumulent, notamment dans les graisses, le long des différentes chaînes alimentaires, qu'elles soient marines ou terrestres. La qualité du lait maternel – riche en graisse – devient ainsi un indicateur de l'état de santé de l'environnement. De ce point de vue, les résultats obtenus par le WWF ne sont donc pas une surprise puisqu'on connaît assez bien les maux dont souffre la nature.

Mais qu'en est-il de la santé du bébé, confronté dès les premiers jours de sa vie à de telles agressions? Selon l'OMS, proportionnellement à son poids, le nourrisson ingurgite chaque jour en tétant dix à cent fois plus de dioxines que l'adulte. Mais ces quantités restent néanmoins très faibles. Il n'a jamais été montré que du lait maternel contaminé ait intoxiqué des enfants. «Il ne faut pas confondre le potentiel toxique de ces substances, qui est indéniable, avec le risque véritable que courent les enfants en tétant, explique Gerald Moy, coordinateur du programme de la sécurité alimentaire à l'OMS. Tout est toxique, mais cela dépend de la concentration.» Et d'ajouter que si des pays continuent à utiliser du DDT – un produit toxique banni de la plupart des pays et que l'on peut retrouver dans le lait maternel – c'est pour lutter contre la malaria, qui fait des millions de morts par année. «L'OMS tolère cette situation paradoxale, car elle doit choisir les priorités en matière de santé publique, poursuit-il. En l'occurrence, la malaria est de loin plus dangereuse qu'une exposition au DDT.»

Pour Ruth Lawrence, professeur du Département de pédiatrie de l'Université de Rochester à New York et spécialiste mondiale de l'allaitement, l'exposition aux polluants chimiques n'entraîne presque jamais une contre-indication du lait maternel. Ruth Lawrence s'explique dans un article paru en juin de cette année dans le journal spécialisé Clinics in Perinatology: «Le DDT, le plomb, le cadmium, le mercure ou encore les isotopes radioactifs passent en des quantités moins importantes dans le lait maternel que dans les autres aliments qui pourraient servir de substitution: le lait de vache, l'eau, etc.» Ainsi, sauf en cas de contamination très sévère qui implique des mesures spéciales, l'allaitement reste la meilleure solution pour nourrir son enfant. Ce qui ne signifie pas, bien sûr, qu'il faille négliger de prendre des mesures contre la pollution chimique qui menace de plus en plus sa qualité.