Société

L’allaitement est devenu l’objet d’une guerre idéologique

Les usagères de substituts artificiels sont de plus en plus stigmatisées par des arguments issus d’études souvent partiales sur les bienfaits du lait maternel. Et si on arrêtait le «lait-ctivisme»?

Au printemps 2015, Courtney Jung, politologue américaine, patiente avec son enfant dans la salle d’attente d’un cabinet de pédiatre, lorsqu’une femme sort un biberon pour nourrir son bébé, tout en bafouillant: «Désolée, mon allaitement est un échec.» Choquée par cette séance d’autoflagellation, Courtney Jung publie, en décembre, aux USA: «Lait-ctivisme: comment les féministes et fondamentalistes, hippies et yuppies, médecins et politiques ont fait de l’allaitement un énorme business et une mauvaise politique.»

Elle y dénonce notamment un panel d’études prétendant que les enfants nourris au sein ont un Q.I supérieur, moins d’obésité, de cancer ou de comportements antisociaux à l’âge adulte… Qui stigmatise toujours plus les non-allaitantes. «Une partie de la recherche qui corrobore les avantages du lait maternel est financée par des entreprises comme Medela, qui vend des tire-lait, et Prolacta Bioscience, entreprise qui fabrique des suppléments nutritionnels pour les allaitantes» écrit-elle.

«Votre corps vous appartient, pas celui des enfants»

Le 3 février dernier, le quotidien français Libération publiait de son côté une pétition coup de gueule. «Allaitement, cessons de culpabiliser les femmes»; «[…] On essaye désormais de nous convaincre que notre choix égoïste met en danger la santé de notre enfant», posait le texte, qui a récolté 5000 signatures en 24 heures. Et d’âpres commentaires sur le site du journal: «Votre corps vous appartient, pas celui des enfants.» «Bravo aux bobos écolos qui préfèrent donner à leur bébé de la poudre artificielle bourrée de saloperies.»

Lire aussi: Ne pas allaiter, est-ce un péché?

C’est officiel, l’allaitement est une guerre idéologique, où chaque camp tire à vue. «Si vous continuez l’allaitement au-delà de 6 mois, les femmes ont 50% de risques en moins d’avoir un cancer du sein. C’est facile, plus pratique, plus nutritif et gratuit», claironnait encore récemment le célèbre chef Jamie Oliver à la radio britannique LBC. Avant que la chanteuse Adèle ne rétorque, en plein concert: «L’allaitement est vraiment dur, certaines d’entre nous n’y arrivent même pas. J’ai moi-même réussi pendant seulement neuf semaines et j’ai des amies en dépression postnatale à cause de ce qu’on leur raconte sur l’importance de l’allaitement.»

Des recettes élaborées à base de «lait de maman»

Tandis que sur Instagram, le lait-ctivisme sévit à coups de millions de «brelfies» (contraction de «breastfeeding», allaitement, et selfie) militants. Parfois extrêmes, comme le cliché de cette Australienne de 52 ans en train d’allaiter sa fille de 6 ans, qui a malgré tout raflé des milliers de «likes», ou cette mère de Brisbane donnant la tétée tout en courant un marathon. D’autres proposent jusque sur le site culinaire Marmiton des recettes élaborées à base de «lait de maman». Au menu: flan, biscuits, purée ou lasagnes.

Les allaitantes en feraient-elles trop? «L’OMS recommande l’allaitement maternel exclusif pendant 6 mois. C’est une recommandation basée sur des rapports d’experts, mais personne ne connaît ces experts. Et même si l’allaitement a des avantages avérés en termes de croissance et d’immunologie, c’est un peu politique dans le sens où il s’agit de lutter contre la malnutrition, admet le professeur Dominique Belli, chef du département de pédiatrie aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). En Suisse, on sait que seules 16% des femmes allaitent jusqu’à 6 mois. Les débuts peuvent être difficiles, il faut 15 jours pour que cela devienne harmonieux, et certaines arrêtent à ce moment-là. Et ne doivent pas être dénigrées. Même si ce n’est pas la nourriture optimale, on a des préparations pour nourrissons qui sont fantastiques comparées aux produits proposés, il y a 20 ans.»

Au temps des nourrices

L’argument «économique» en hérisse aussi certaines, telle la journaliste américaine Hanna Rosin, qui s’emporte: «On peut soutenir que l’allaitement est une solution gratuite… si le temps d’une femme ne vaut rien.» Une autre journaliste s’amuse à chiffrer le coût de 6 mois d’allaitement maternel exclusif dans le quotidien britannique The Guardian: «Mon mari et moi avons dépensé 1945 francs en produits et services pour rendre la récupération du lait plus confortable.» En mars 2016, la revue Pediatrics a également publié un article recommandant aux professionnels de santé américains de ne plus utiliser le terme «naturel» au sujet de l’allaitement, qui pousse un nombre croissant de parents à ne plus faire vacciner leur progéniture, persuadés que le lait maternel assure l’immunité totale.

Il fut un temps où l’on était bien moins arc-bouté sur le sein nourricier… «Il existait des allaitements artificiels dès l’Antiquité, raconte Marie-France Morel, historienne et présidente de la Société d’Histoire de la Naissance. En Suisse, on a ainsi utilisé des cornes de vache séchées.»

L’allaitement est un enjeu politique depuis le XVIIIe siècle. Les femmes des classes supérieures avaient alors la possibilité de déléguer ce soin à des nourrices, quand elles avaient un rôle social important à jouer: recevoir, s’occuper de la domesticité…

«Rousseau a repris le discours de certains médecins autour de la conservation de la petite enfance, affirmant que même la nourrice risquait de tuer l’enfant, continue l’historienne. Et l’on a eu des tableaux de grandes dames en train d’allaiter, parfois en public, pour faire mentir tout ce que l’on disait de leur égoïsme. Aujourd’hui, ce n’est plus un enjeu vital, mais on assiste à un retour de balancier. L’allaitement devient le symbole d’un mouvement de retour à la nature».

Le sein érotisé

Mais aussi, une nouvelle norme, selon Yasmina Foehr-Janssens, professeure de littérature médiévale à l’Université de Genève, qui participe à un vaste projet de recherche sur l’histoire de l’allaitement.

Elle ajoute: «Certaines affirment que l’idéologie de l’allaitement est une réassignation des femmes au domestique, mais ce qui frappe dans le monde contemporain, c’est la difficulté d’allaiter en public. Car le corps est devenu très sexualisé, il faut afficher constamment un sein érotisé, qui n’exsude pas de lait. Alors que l’art a longtemps produit des œuvres sur l’allaitement. Désormais, quoi qu’elles choisissent, on dit aux femmes qu’elles en font trop ou pas assez avec leur enfant, dans un dispositif qui régit toujours plus leurs comportements.» Enfin un argument pour réunir les deux camps autour du même combat?

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