«Le temps est mûr pour que les figures du terrorisme allemand soient reconnues comme des icônes ou des popstars.» Etabli à Düsseldorf, le photographe Andreas Schiko, 35 ans, bricole autour de ce thème depuis trois ans. Il vient de frapper fort en produisant une série d'images qui mettent en scène les leaders de la Rote Armee Fraktion (RAF) dans une publicité imaginaire pour des chaussures de mode. Le commanditaire n'est ni une marque de souliers, ni Benetton, mais le magazine Tussi Deluxe disponible dans les kiosques de gares sur les rayons «Mode» et «Femmes», entre Glamour et Emma.

Sous le titre «RAF-Parade», Tussi Deluxe consacre 22 pages de son numéro de mars aux années 70 qui ensanglantèrent l'Allemagne. Le magazine est produit par une équipe de sept femmes. Le public ciblé est d'abord féminin et jeune (les 25 et 35 ans). Dans un texte-manifeste, les rédactrices étalent leurs souvenirs d'enfants autrefois confrontés aux années de plomb. Un mélange de peur et d'admiration pour ces terroristes qui propageaient l'horreur. «Nos parents nous disaient qu'ils étaient sauvages et dangereux, mais nous ressentions de la sympathie pour ces rebelles qui choisirent de mourir pour leur idéal», explique la rédactrice Cynthia Balsberg. Les terroristes n'étaient-ils pas «sexy» et leur trajectoire «romanesque», interroge-t-elle. «Des filles tombèrent amoureuses de Baader. C'est la vérité», assure Tussi Deluxe.

Une génération a passé. Baader, Ensslin et Meinhof sont décédés dans leurs cellules de Stammheim. Qui se souvient de leurs victimes, les Schleyer, Herr hausen et Rohwedder, froidement assassinés pour avoir incarné l'Etat et l'Economie, les ennemis d'une génération aveuglée? En tout cas pas les jeunes d'aujourd'hui. La plupart ignorent tout de cette page noire de l'histoire allemande. Les faits leur importent peu, seules subsistent les images, et elles plaisent. Certains achètent chèrement des affiches de cette époque révolue sur les marchés aux puces. D'autres portent des chemises et des t-shirts sur lesquels ont été imprimés les logos de la RAF, une étoile rouge et un kalachnikov vert. Ces vêtements, dit-on, sont du plus grand chic dans des clubs branchés de Berlin, Cologne et Düsseldorf.

Les ennemis publics No 1 de la société allemande d'hier sont recyclés en héros. Par un processus de mystification qui se moque de distinguer le bien du mal. «Le terrorisme est-il cool?» interroge le magazine Max, premier journal à avoir donné un écho au travail d'Andreas Schiko au moment de sa publication dans Tussi Deluxe (75 000 exemplaires). Le photographe s'est inspiré de documents illustrant quatre épisodes fameux de la Rote Armee Fraktion. Des modèles rejouent les scènes de façon hyperréaliste: Baader et Ensslin échangeant un regard amoureux sur le banc du tribunal; trois membres de la RAF complotant dans un appartement clandestin; deux terroristes de la RAF devant la Mercedes volée dont le coffre ouvert contient un otage; Baader mort dans sa prison, la tête dans une marre de sang juste après le coup de pistolet fatal. Chacun des quatre tableaux est enrichi d'un motif publicitaire: les figurants, très dandys nonchalants, vantent des souliers de mode! Des textes poétiques extraits du récit de Mobby Dick accompagnent ces images, accentuant la contradiction entre la mode et la violence.

Andreas Schiko trouve dans l'évolution de la société une justification de son travail: les figures de la RAF sont considérées comme des pop stars par des jeunes qui éprouvent le besoin de s'affranchir du système de valeurs véhiculées par la globalisation. A-t-il pensé à la mémoire des victimes et à la souffrance de leurs proches? «Je ne cherche pas la confrontation avec eux. Je suis toutefois prêt à leur parler, mais pas publiquement.»

A prendre au troisième degré

Des terroristes comme vecteur publicitaire, n'est-ce pas franchir le pas de trop? Cynthia Balsberg défend le travail de Andreas Schiko qui a choqué en Allemagne. En le publiant, Tussi Deluxe n'aurait voulu ni choquer ni même provoquer. L'association entre mode et violence, à prendre au troisième degré, serait en outre légitime: «Monsieur Baader était narcissique à l'excès. Il cultivait une esthétique en adéquation avec son engagement révolutionnaire. Il avait le sens de la mode et de la coquetterie, comme d'autres rebelles avant lui.» Un précédent? La figure désormais légendaire de Che Guevara, élevée en motif de culte par les jeunes générations. «Quand on touche à des symboles tirés de sa propre histoire, constate toutefois Cynthia Balsberg, c'est tout de suite plus sensible.»

Tussi Deluxe a reçu des réactions violentes mais aucune plainte n'a été déposée contre le magazine. La rédaction veut croire que quand le malaise surgit, il est fille de la morale qui s'accommode mal de l'insouciance. Le reproche de mauvais goût n'est pas le plus dérangeant. Cynthia Balsberg se désole davantage que l'on ne reconnaisse pas la prétention de Tussi Deluxe à instruire un public mal informé des tabous avec lesquels il joue. Le travail controversé d'Andreas Schiko est complété d'un dossier fouillé qui raconte l'histoire de la RAF sans l'embellir, avec moult renvois aux livres et films consacrés à cet épisode de l'histoire allemande. Quant à savoir si ces pages seront autant lues que celles détournant l'image des terroristes en pop stars…