Ils ont des visages d'ange, encore imberbes. Ce sont des enfants comme les autres, sans cruauté ou méchanceté dans les traits. Ils ont juste le regard un peu fixe parce qu'ils savent que les caméras les scrutent pour voir où est le mal en eux. Ils ont des menottes aux poignets, et déjà l'uniforme du prisonnier, orange ou rayé.

L'Amérique regarde passer dans les prétoires ses enfants tueurs. Avec stupéfaction, ou déjà avec l'indifférence qu'amène la répétition de la même question: d'où viennent cette rage et cette violence extrêmes? Il n'y a pas de réponse, parce que leurs crimes ne sont qu'une accumulation d'énigmes. Le massacre à la hache et au couteau d'un couple de professeurs de Dartmouth College, en Nouvelle-Angleterre, par James Parker, 16 ans, et Robert Tulloch, 17 ans, n'a toujours pas de motif connu, et la tragédie de la côte Est s'estompe déjà dans la versatilité médiatique, happée par la nouvelle tuerie scolaire en Californie. Andy Williams, 15 ans, est venu à l'école lundi dernier avec dans son sac le calibre 22 qu'il avait emprunté à son père. Il a ouvert le feu au hasard dans les couloirs du collège Santana de Santee, près de San Diego: deux morts, treize blessés, et un petit assassin qui se rend, à genoux, en disant «Ce n'est que moi.» Mais déjà, toute l'attention s'est reportée vers la Floride, où Lionel Tate, jugé comme un adulte alors qu'il n'a que 14 ans, vient d'être condamné à la prison à vie, sans possibilité de libération, pour avoir, quand il avait 12 ans, battu à mort avec acharnement une fillette de six ans dont sa mère avait la garde.

Le mystère de ce crime d'enfant, deux ans après, s'est transformé en confrontation judiciaire. Lionel a tué quand sa mère dormait, et personne ne comprend réellement ce qui s'est passé. Le garçon a dit qu'il jouait à imiter les gestes des lutteurs. Le corps de la victime était dans un tel état que son explication n'a pas de sens. Mais sa mère, ne pouvant bien sûr pas croire à autre chose qu'à un accident, a refusé que son fils plaide coupable. S'il l'avait fait, le procureur promettait que la peine de Lionel serait de trois ans, dans un établissement réservé aux jeunes délinquants, avec ensuite dix ans d'observation.

L'obstination de sa mère fait de Lionel Tate l'enfant de son âge le plus lourdement condamné de l'histoire américaine. La tuerie du collège Santana est moins énigmatique, mais elle renvoie à cette question qui dérange l'Amérique: les nouvelles banlieues pavillonnaires de la classe moyenne, qui se développent sans vraie structure urbaine autour de grands «malls» commerciaux, ont-elles un effet criminogène sur les adolescents?

La fusillade déclenchée par Andy Williams est le quatrième drame qui se déroule selon le même scénario, et dans le même milieu: un adolescent, sans qu'on puisse toujours comprendre la raison de son geste, tue aveuglément. Pour Andy pourtant, la motivation apparaît assez clairement. Fils d'un couple divorcé, il s'était installé récemment à Santee avec son père. Pour lui, l'adaptation avait été rude, ou plutôt impossible. Enfant timide et chétif, il était vite devenu le souffre-douleur des autres garçons et un objet de quolibets pour les filles. Il s'était finalement intégré tant bien que mal à un groupe baptisé les «druggies». Avec eux, il fumait de la marijuana et buvait de la tequila. Même cette complicité dans la toxicomanie ne lui épargnait pas les moqueries et les rebuffades. Andy a averti qu'un jour il se vengerait, ce qui a fait

encore rire de lui. Il s'est vengé lundi.

C'est une histoire presque banale. La cruauté des enfants entre eux, des plus forts sur les plus faibles, n'est pas née aujourd'hui aux Etats-Unis. C'est une rude école de vie, avec ses épisodes de bagarres, de coups de poing, de jets de cailloux. La nouveauté américaine, c'est les armes, la présence obsédante et la puissance symbolique de l'arme à feu, qui a pour sa propre promotion le plus puissant des lobbys, la National Riffle Association, qui en est presque à se vanter d'avoir porté à la Maison-Blanche l'un de ses principaux partisans. Le mouvement qui prône le contrôle ou l'interdiction des armes est lui en complète déconfiture: il vient de licencier 30 de ses 35 permanents.

Après le drame de Santee, George Bush n'a trouvé qu'une chose à dire: c'était un «horrible acte de lâcheté». S'agissant d'un gamin de 15 ans, submergé par le mépris des autres, le président de la compassion aurait pu montrer un peu plus de finesse. Mais ce n'est pas ce qu'il faut attendre de lui. D'autres s'interrogent à sa place. Comme Daniel Weinberger, directeur à l'Institut national de la santé. Dans le New York Times, il dit qu'il est fou de laisser sans repères, mais les armes à la main, comme le fait l'Amérique, des enfants qui n'ont pas encore pu développer les fonctions inhibitrices des pulsions qui parfois les submergent.