GENETIQUE

L'amertume du chou de Bruxelles n'est pas la même pour tous. La preuve par un gène

Une équipe américaine vient de découvrir l'origine héréditaire de la sensibilité à une substance amère, la PTC. Une prédisposition qui diminuerait les risques de devenir fumeur. Et qui augmenterait ceux de ne pas aimer les navets.

Environ trois personnes sur dix (les proportions varient selon les continents) ne lui sentent aucun goût. Les autres, quand elles l'ont sur la langue, sentent une forte sensation d'amertume. La substance qui divise ainsi le monde en deux est la phenylthiocarbamide (PTC). Et l'usage principal de cette molécule, créée artificiellement, est justement de mesurer la capacité d'un individu à la détecter ou non. Alors que cette particularité a été découverte par hasard dans les années 1930 déjà, le gène qui est responsable de cette ségrégation gustative vient à peine d'être identifié. Un-kyung Kim, chercheur pour les Instituts nationaux de la santé aux Etats-Unis, et ses collègues publient sa séquence dans la revue Science du 21 février.

Le gène en question, ce n'est pas une surprise, code pour un membre d'une famille de récepteurs connus pour réagir à l'amertume. Les chercheurs ont observé sur des échantillons de population trois variantes de ce gène et cinq combinaisons de deux d'entre elles – l'une venant du père et l'autre de la mère. Cette relative complexité expliquerait parfaitement, selon les auteurs de l'article, la distribution statistique de la sensibilité et de l'insensibilité à la PTC.

L'intérêt de ce travail est qu'il renforce l'idée que la diversité des goûts, si différents d'une personne à l'autre, est peut-être bien une affaire de génétique, du moins en partie. Et pour les chercheurs, comprendre la nature de ces variations génétiques et leur relation au régime alimentaire et à d'autres comportements comme le tabagisme peut aussi avoir des implications importantes pour la santé humaine.

Dans une étude parue dans la revue Addictive Behaviour du mois de mai 2001, des chercheurs ont en effet découvert que la proportion des gens insensibles à la PTC est significativement plus grande parmi les fumeurs que parmi les non-fumeurs. Ces résultats semblent confirmer l'hypothèse de travail des auteurs, qui suggèrent que les gens qui détectent la PTC sont davantage enclins à trouver repoussante l'âcreté – les auteurs parlent d'amertume – de la fumée du tabac. Les autres, en revanche, seraient plus vulnérables devant les tentations de la cigarette, auraient davantage tendance de fumer beaucoup et donc de devenir dépendant à la nicotine.

Dans un texte paru dans la revue American Journal of Human Genetics en 1998, Beverly Tepper, de la Rutgers University dans le New Jersey, revient sur l'importance que peut avoir la variation dans la sensibilité à la PTC et ses dérivés dans la perception et l'acceptation de la nourriture en général. La théorie classique postule que la capacité à détecter la PTC facilité la mise de côté d'aliments nocifs qui ont souvent un goût amer. Cette aversion, selon la chercheuse, aurait une pertinence particulière dans le cas de certains légumes. La PTC est chimiquement proche de substances – également amères – qui se trouvent notamment dans les choux, les choux de Bruxelles, les brocolis et les navets. Mangées en grandes quantités, ces molécules interfèrent avec le métabolisme de l'iode. Elles peuvent alors entraîner le gonflement de la thyroïde et des symptômes goitreux – des manifestations qui étaient fréquentes dans de nombreuses régions géographiquement isolées avant l'introduction du sel iodé. Plusieurs études ont documenté le fait que les maladies thyroïdiennes étaient plus rares chez les personnes qui détectaient la PTC que chez les autres.

Les chercheurs ont bien tenté de montrer une relation entre insensibilité à la PTC et penchant pour les légumes amers. Mais la tâche s'est avérée difficile, surtout dans une société occidentale où les légumes ne représentent pas la nourriture préférée. Toutes les études ont échoué, sauf une, non publiée, conduite par Beverly Tepper auprès de petits enfants d'âge préscolaire. La chercheuse a remarqué que ceux qui sont capables de détecter la PTC sont aussi ceux qui, en majorité, n'aiment pas le brocoli cru et vice-versa.

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