Animaux

L’«amitié interespèces» face à la science

La corneille qui donne la becquée au chat, le tigre qui fait des papouilles au chien, l’ours qui sauve un volatile... Facebook et YouTube s’extasient. Mais qu’est-ce que ça signifie?

Stars du Web en ce mois d’août: Cha Cha le corbicrave leucoptère, un passereau australien qui donne la becquée à un chat et à un chien (38 000 partages sur Facebook); Vali, l’ourse du zoo de Budapest qui sort de l’eau une corneille mantelée en pleine noyade (16 millions de vues sur YouTube); Panjo et Sky, le tigre du Bengale et le Jack Russell qui se font des papouilles sur un matelas (368 000 partages sur Facebook). Trend galopant dans le domaine de la vidéo animalière, les «amitiés interespèces» ont la cote. On est intrigué, on s’émerveille, on s’extasie. Mais qu’est-ce qu’on y voit, au-delà des élans humains – affection, prévenance, générosité – qu’on y projette? Trois scientifiques répondent.

«J’ai vu une fois une scène où un léopard s’occupait d’un bébé singe après en avoir tué la mère», raconte Roland Maurer, responsable de l’orientation psychologie cognitive et de l’enseignement de l’éthologie à l’Université de Genève. Curieux… «Il y a une logique. Le léopard en question était sans doute une femelle qui venait d’avoir des petits: ses mécanismes parentaux étaient encore très actifs, son système nerveux était prompt à réagir aux stimuli déclenchés par un bébé. Et là, elle tombe sur un petit, à un moment où ses instincts de chasse viennent d’être rassasiés…»

Cas limite, qui éclaire un phénomène plus général: «Dans la nature, en règle générale, il n’y a pas tellement de relations entre espèces en dehors de la prédation. Les mécanismes à l’œuvre, exceptionnellement, dans ces relations interespèces sont, à l’origine, des schémas de comportement qu’on observerait normalement entre individus de la même espèce. Ce sont des mécanismes de survie puissants, profonds, qui visent à la maintenance du lien social, ou du lien entre les parents et les juvéniles.» Lorsque Surya, la jeune femelle orang-outan, devient l’«amie» inséparable d’un chien errant nommé Roscoe, celui-ci remplace, pour elle, les camarades d’espèce qui lui font défaut en captivité: dans les rouages de son esprit, si l’on peut dire, Surya «est en train de jouer avec un autre orang-outan».

L’allure poupine des «juvéniles», comme on dit, peut donner lieu à des adoptions: «Chez les mammifères, les juvéniles ont tous des caractéristiques semblables: ils sont patauds, ils ont des grosses têtes… Leur look particulier, quelle que soit l’espèce, les identifie très facilement comme des petits. Pour les adultes, ces caractéristiques visuelles sont des stimuli signaux. Et puisque ces signaux se recoupent d’une espèce à l’autre, un juvénile peut susciter des réponses parentales chez une autre espèce. Ce sont en quelque sorte des mécanismes qui se trompent de cible. Ils réagissent à un faux stimulus.» Sous ce rapport, le cas du chien est particulier. «Issu du loup, il a évolué sous la pression des humains en changeant sa morphologie. Les chiens sont en fait des loups avec une morphologie juvénile, des juvéniles arrêtés dans leur croissance. Cela explique qu’un autre animal puisse traiter un chien adulte comme si c’était un jeune de son espèce.»

Il faut dire que les images d’«amitiés interespèces» qui déferlent sur la Toile sont prises le plus souvent en captivité: facteur déterminant selon Catherine Brandner, professeure à l’Université de Lausanne, titulaire d’un cours de «Phylogenèse des mécanismes cognitifs et comportementaux» qui enracine les attitudes humaines dans la vie animale. «Tout ce qu’on peut observer dans ces vidéos est de l’ordre de la domestication», avance-t-elle: entendons par là «l’acquisition de comportements nouveaux (pour autant qu’ils soient dans le répertoire de l’animal) ou la perte de comportements héréditaires» – la prédation, par exemple… Les images récentes du labrador qui mouille des poissons morts comme s’il voulait les ranimer relèvent ainsi, selon la chercheuse, d’un comportement induit. «N’importe quel animal est conditionnable, dès qu’on le retire de son environnement naturel. L’essentiel, pour lui, c’est de se nourrir: dès qu’il est nourri artificiellement, il change. Je pense que le vivant est paresseux: dès qu’on lui donne ce qu’il faut, il n’y a plus trop de raisons de manifester des comportements d’origine pour subsister.» Nourris et logés: voilà pourquoi Panjo le tigre traite Sky le chien comme un semblable plutôt que comme une proie.

Les cajoleries du gros félin et du petit terrier ne sont par ailleurs pas complètement idylliques. Dans les commentaires accompagnant la vidéo, des internautes s’alarment de la manière dont les papouilles du tigre semblent arracher au chien quelques couinements de douleur. «Dans une étude parue en début d’année, Harold A. Herzog se demande si on peut trouver un ancrage évolutionniste dans le fait d’avoir des animaux de compagnie.» Autrement dit, y a-t-il des animaux qui ont des animaux de compagnie? «En nature, ça n’existe pas. Les interactions de ce type qu’on a pu observer – par exemple chez des chimpanzés jouant avec des antilopes, des damans ou des genettes – se soldent la plupart du temps par la mort de l’autre: ça bouge, on ne sait pas très bien ce que c’est, on le ballotte comme un jouet, puis il décède, parce qu’il est maltraité.»

Que dire de Cha Cha, le corbicrave, et de sa manie de fourrer de la nourriture dans la gueule de ses colocataires canins et félins? «Ça fait partie de son comportement d’oiseau vivant en groupe familial», explique, sur sa page YouTube, la maîtresse de cette petite ménagerie domestique. Roland Maurer a, lui, une hypothèse alternative. «Les corvidés sont des animaux extrêmement bien dotés du point de vue cognitif. Ce sont aussi des animaux joueurs. Vous avez peut-être vu sur Internet ces images d’une corneille qui s’amuse – je crois qu’on peut le dire – sur la neige, glissant sur un couvercle de bocal comme sur un snowboard… Ces animaux cognitivement supérieurs ressentent probablement une forme de plaisir, de récompense ou de sentiment de bien-être en faisant des choses excitantes ou amusantes. Et c’est amusant de jouer avec un chien, on le sait bien…»

Passons au sauvetage de la corneille par l’ourse Vali. «C’est un comportement classique: dès qu’il a une surface d’eau, l’ours pêche. Là, il voit cette chose qui s’agite, il l’attrape par l’aile, elle lui donne un coup de bec sur la truffe. Comme l’ours a de la nourriture à disposition, il se désintéresse de l’objet. Ce n’est pas un sauvetage», décrypte Catherine Brandner. Démentant les titres fantaisistes qui accompagnent çà et là la vidéo («Gentil ours», voire «Ours héroïque sauve corbeau»), le site web du zoo attribue le geste du plantigrade à sa curiosité. «Quand il y a assez de nourriture, il n’y a jamais de souci. Du moment où la nourriture vient à manquer, les notions de proie et de prédateur reprennent le dessus», commente la chercheuse. Chassé par la domestication, le naturel revient au galop…

«Le succès de ces images s’explique d’abord par contraste avec l’idée, trop répandue, d’une nature faite seulement de violence et de compétition. A cette vision «darwiniste intégriste» s’opposent les observations de bien d’autres, et de Darwin lui-même, de comportements altruistes et d’entraide en milieu naturel», tempère le généticien André Langaney, professeur au Département de génétique et évolution de l’Université de Genève. Exemples? «Les petits poissons qui viennent nettoyer les dents de gros prédateurs sans être dévorés, ou les oiseaux qui nettoient la peau et la bouche d’hippopotames et de bovins: des services souvent intimes… Comme le soulignait Pierre Kropotkine au début du XXe siècle, la nature offre de multiples exemples de collaborations étonnantes, aux bénéfices réciproques.» Le héron garde-bœuf qui picore le cuir du buffle: les biologistes appellent cela «mutualisme».

Une forme d’interaction est notablement absente de ces vidéos. Et pourtant… «Quand on met des animaux d’espèces diverses ensemble et qu’il y a des sexes différents, ben, ils se grimpent dessus. Alors qu’en nature, ce genre de chose ne s’observe presque jamais», remarque Catherine Brandner. Constat étayé par André Langaney: «L’«empreinte», qui permet l’identification de la mère, du jeune ou, plus tard, de l’objet sexuel chez les oiseaux et les mammifères, dépend des individus rencontrés en «période sensible». En milieu humain, des animaux privés de congénères identifient comme mère ou comme objets sexuels des ­humains ou d’autres animaux inhabituels dans leur monde. Ils développent vis-à-vis d’eux les comportements correspondants. Ce qui explique que des animaux fassent parfois des offrandes paradoxales et… embarrassantes. Konrad Lorenz racontait comment un choucas tombé du nid, élevé en main puis relâché, était revenu l’année suivante lui offrir un ver de terre dans la bouche: un comportement d’offrande classique entre partenaires sexuels chez les oiseaux.»

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