Couples atypiques (1/5)

L’amour libre est un antidote à l’hypocrisie

Lucie et Clément, ensemble pendant un an, ont pratiqué l’amour libre. Joyeusement. Ils parlent de cette pratique qui ne se fixe pas de limite

L’amour libre. A cette expression, une vision. Celle d’une communauté hippie des années septante, maison bleue accrochée à la colline où les filles et les garçons s’aiment sans entrave, ni ambition de possession. Seule la vérité de l’instant et l’affinité du moment dictent le rapprochement. Une pratique dépassée? Oui, l’amour libre semble avoir vécu. Les libertins s’affichent moins et les couples sérieux font la loi. Bien sûr, on trompe encore, mais à la Feydeau, façon Belle-Epoque, en cachant sous le tapis les écarts de corps. Et quand l’impair est découvert, on s’excuse, on pleure, on répare ou on se sépare, mais tout recommence toujours et la valse se poursuit à l’infini…

«C’est justement cette hypocrisie que nous avons voulu éviter», clament Clément et Lucie, 27 et 23 ans. Lui est Romand, elle habite Paris. Tous deux adorent les joutes de l’esprit. Elle étudie les lettres, il écrit des blagues fines et sans merci. Des blagues qui mordent et s’engagent. Pour le féminisme, contre la crétinerie.

Clément et Lucie ne sont plus ensemble aujourd’hui. Mais pendant une année, ils se sont aimés sans se limiter. C’est-à-dire que lorsqu’ils étaient éloignés l’un de l’autre, une semaine, un mois, ils pouvaient frayer dans un lit étranger en toute liberté. C’est arrivé, souvent. Ils se sont tout dit. «Bon, je parlais plus volontiers que Lucie», se souvient Clément. «Parfois, je devais la questionner. Mais elle me répondait toujours, car la transparence était à la base du contrat.» Lucie confirme. «On vivait des situations assez cocasses. Les raconter faisait partie du plaisir!»

La jalousie, un abus de pouvoir

Et la jalousie? Comment Clément a-t-il réussi à maîtriser «la rage qui aurait étouffé ses potes s’ils avaient dû vivre la même situation»? «Je ne suis pas jaloux, c’est ainsi. Je trouve d’ailleurs scandaleux de considérer comme souillée une femme qui a fait l’amour avec un autre. C’est un abus de pouvoir typiquement masculin, car, dans le sens inverse, lorsqu’un mec aligne les conquêtes, on n’aurait jamais l’idée de le considérer comme sale.»

D’accord pour les convictions idéologiques, mais, quand même, pas de crispation intérieure quand on sent que l’autre frémit au contact d’un tiers? «Non, vraiment. C’est peut-être parce que le sexe ne représente pas pour moi une activité symbolique ou cosmique, mais imaginer ma copine coucher avec un autre homme ne m’a jamais donné la nausée. La seule chose qui aurait pu me rendre jaloux, c’est si Lucie avait rencontré quelqu’un de plus drôle et de plus intéressant que moi!»

Même tranquillité du côté de la jeune femme: «La jalousie et la possession ne servent à rien. Si on doit tomber amoureux ailleurs, ce n’est pas une barrière formelle qui l’empêchera. Au contraire, avec notre système, on était sûrs que chaque fois, on se rechoisissait. Qui peut en dire autant dans les couples établis?»

Une salope ou une traînée

Lucie est aussi fâchée contre le décalage de perception. «De la part des filles, j’ai perçu une envie. Parfois un peu d’agressivité, mais surtout une curiosité. Par contre, du côté des garçons, c’était soit open bar, type: puisque je couche sans entrave, je coucherais forcément avec eux. Soit, j’étais une salope, une traînée qui n’avait aucun respect pour mon corps et mon mec. J’ai fini par éviter le sujet.»

Cela dit, pour Lucie, comme pour Clément, l’amour libre n’est pas une obligation. Cette décision était liée à leur éloignement et, à la prochaine relation, ils reconduiront ou non cette option. «De toute façon, je n’utilise jamais le mot «amour», car je ne sais pas ce que c’est», lâche Clément, subitement fermé. «C’était d’ailleurs un des grands arguments de mes potes, poursuit-il. Ils me disaient tous que si je pratiquais l’amour libre, c’est que je n’étais pas vraiment amoureux. Je trouve débile et sinistre cette idée qui veut que l’amour ne s’évalue qu’au besoin de possession de l’autre.»

Les tiers, des dindons?

Lucie et Clément sont sensibles. Et sympathiques. Ni provoc, ni cyniques. Alors on pose la question de la culpabilité. Si tous deux savaient, quand ils couchaient avec des tiers, que c’était juste pour s’amuser et raconter leurs «drôles d’expériences» à l’autre, n’ont-ils jamais éprouvé une gêne vis-à-vis de leurs conquêtes? «Si, admet Clément. D’autant que ce n’était pas que des coups d’un soir. C’était des relations qui se répétaient de temps en temps, au fil des occasions. Le sexe pour le sexe ne m’intéresse pas, j’ai besoin de tendresse et de connivence. Je reconnais qu’au début, mon message était ambigu. J’ai dû l’éclaircir au fil des mois. Au départ, je ne parlais pas de Lucie quand je rencontrais quelqu’un. A la fin, je la mentionnais tout de suite, pour qu’il n’y ait pas de fausse attente.» Du côté de la jeune femme, les choses étaient bien plus simples, «puisque les hommes recherchent rarement la grande histoire! Et pour ce qui est des filles que Clément a fait souffrir, c’est vrai que j’avais le beau rôle, mais chacun est responsable de son corps. Je ne les juge pas, qu’elles ne me jugent pas!»

Une question encore. Est-ce que leur séparation est liée à leur relation ouverte? «Non, je ne crois pas, répond Lucie. Je travaille moins que Clément, j’ai plus de temps et j’avais envie de plus de profondeur dans les sentiments. Petit à petit, on s’est décalés. Sinon, le schéma aurait pu fonctionner pendant des années!»


A chanter

«San Francisco», Maxime Le Forestier, 1972

«C’est une maison bleue
Accrochée à ma mémoire
On y vient à pied, on ne frappe pas
Ceux qui vivent là, ont jeté la clef
Peuplée de cheveux longs
De grands lits et de musique
Peuplée de lumière, et peuplée de fous
Elle sera dernière à rester debout»

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