C’est sans doute le mythe qui a la peau la plus dure. L’idée, prônée par Platon dans Le Banquet, que chacun a sa chacune et inversement. Le coup du prince charmant, donc, adossé à ce récit antique selon lequel, à l’origine, nous étions des androgynes coulant des jours heureux imbriqués dans notre moitié du sexe opposé. Parce que nos ancêtres ont péché par orgueil, Zeus nous aurait séparés et condamnés à chercher sans fin notre alter ego, le match parfait.

Tout faux, objecte Massimo Recalcati, dans Retiens le baiser, un ouvrage joliment écrit et rempli de références littéraires. S’appuyant sur le psychanalyste français Jacques Lacan, son homologue italien observe que «toute rencontre amoureuse se produit non comme reflet narcissique, mais comme éclatement du miroir, comme expérience d’un Autre». Lacan va jusqu’à parler d’«amur» pour montrer la somme d’obstacles à escalader. Dès lors, on ne chérit pas l’être aimé pour une accumulation de qualités qui nous ressemblent et que l’on peut cocher, on l’aime pour ses différences et pour un tout qui ne s’explique pas. «Quand je dis: «Je t’aime», je devrais toujours ajouter: «Même si je ne sais pas pourquoi», rappelle Lacan.

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L’amour est mystérieux, donc, et toujours hasardeux, poursuit l’auteur. Les amants souhaiteraient graver leur rencontre au fronton du destin, se dire: «C’était écrit» pour donner à leur histoire un goût d’éternité. «Mais l’amour surgit toujours comme une surprise», assure le psychanalyste, et une surprise qui, sauf de rares exceptions, «contient sa fin». On en arrive à la grande question de cet ouvrage intitulé à dessein Retiens le baiser: comment résoudre l’impossible équation entre brûler et durer? «Si l’amour brûle, il se consume rapidement et disparaît. Et s’il dure, alors sa flamme se réduit et ne mérite plus le nom d’amour», expose l’auteur. La solution? «Répéter le premier regard, le premier baiser, toujours renouvelés tout en étant toujours les mêmes», répond le psychanalyste. Oui, mais comment? «En faisant confiance à sa solitude. L’amour qui dure ne se fonde pas sur la fusion des deux, mais sur l’éloignement, l’impossible communion, la solitude des deux.»

Donner ses manques à l’autre

C’est dans cette idée d’éloignement vital que Lacan comparait la rencontre amoureuse à la rencontre entre deux exilés. Une aventure pleine d’inconnues et basée sur un manque structurel, ce dont témoigne sa fameuse formule: «Aimer signifie donner à l’autre ce que je n’ai pas». Une citation souvent comprise à l’envers. Selon Massimo Recalcati, lorsque Lacan écrit cela, il ne postule pas un malentendu perpétuel, il augmente au contraire le don amoureux. «Quand j’aime l’autre, je ne me limite pas à lui donner ce que je possède – des objets, des garanties, des projets, des intérêts. Je lui donne aussi mon manque et ma blessure.» Pour insister sur la qualité du lien qui permet à l’amour de durer, l’auteur convoque encore Nietzsche. «Les Deux ne sont pas une marmelade empathique, ni une identité sans différence, une intimité sans désir, mais le fruit d’un rapport de ce qui ne se partage pas, «une amitié stellaire», dirait Nietzsche, une intimité des lointains.»

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Reste l’énigme des corps usés, mais toujours désirables, poursuit l’auteur. A l’image d’Ulysse, capable de quitter la jeune, belle et éternelle Calypso pour retrouver Pénélope vieillie. Certains amants magnifiques voient bien «le corps de l’autre changer de couleur, de forme, de consistance et de caractère, mais cette durée n’use pas, elle renouvelle. Elle ne s’éloigne pas de l’origine, elle porte l’origine avec soi», explique le psychanalyste. Et de citer, en appui, l’écrivain Peter Handke: «Tes cheveux bruns prirent la couleur rouge et devinrent blonds, les cicatrices se multiplièrent et devinrent introuvables. Ta voix devint femme, murmura, trembla et se mit à chantonner, fut le seul bruit dans la nuit vaste comme le monde… Le poème à la durée est un poème d’amour. Il parle d’un amour au premier regard suivi d’innombrables premiers regards.»

L’amour qui dure ne se fonde pas sur la fusion des deux, mais sur l’éloignement, l’impossible communion, la solitude des deux.

Le corps comme un livre nécessaire…

Cette approche réussit aussi lorsque le désir sexuel dans l’amour «suspend le cours du temps», continue Massimo Recalcati. «Le corps de l’aimé peut devenir un livre, acquérir les caractéristiques d’un texte dont la lettre est ressentie comme décisive, nécessaire, désirée.» Un livre, parce que cet objet, particulier, exige de la patience et se distingue de n’importe quel autre objet de consommation – donc de l’idée de violence et de possession – car il est un monde en soi à apprivoiser.

… et non comme une régression

Bien sûr, cette vision de la relation amoureuse repose beaucoup sur la puissance de l’imaginaire, sur une capacité d’émerveillement et de fiction. C’est que, contrairement à Freud plutôt désenchanté sur le sujet, l’auteur ne pense pas que «l’amour soit une régression psychique durant laquelle on n’aime que soi-même à travers l’autre». Pour Freud, poursuit le psychanalyste italien, l’amour est une passion trompeuse et la réplique sans fin de l’amour forcément déçu que l’on a porté à sa propre mère. Il se situe plus dans le domaine de l’avoir que dans celui du don, du recentrement sur soi plutôt que du décentrement. Autrement dit, et ce n’est pas gai, selon le père de la psychanalyse, nous n’aimons jamais une personne pour ce qu’elle est, mais seulement pour l’idéal de nous-mêmes qu’elle reflète. Sans surprise, une telle relation narcissique est fragile, anxieuse et ne peut durer.

La fidélité, un choix, pas une prison

D’où l’importance de considérer l’autre dans tout ce qui le distingue, le rend mystérieux, reprend l’auteur. Proust le dit bien. Pour le père de La Recherche, l’aimé est toujours un «être en fuite». On le souhaite fidèle, mais fidèle par choix et non par obligation. Une «liberté captive» dont Sartre a souligné le paradoxe. Comment le résoudre? «En pratiquant l’intimité des lointains déjà évoquée, répond Massimo Recalcati. Parce que le mystère du corps de l’autre n’est jamais résolu, parce que l’intimité ne se laisse pas dérober par la familiarité, la fidélité n’est pas le fruit du sacrifice, mais une ivresse, un vertige, la persistance d’une force et d’une énigme.»

C’est beau, n’est-ce pas? Mais pas simple à réaliser. Albert Camus le savait, lui qui disait que des couples comme ça, miraculeux dans le renouvellement de leur amour, «il y en a trois par siècle»… D’où la conclusion pleine de sagesse de Massimo Recalcati: essayer de relever ce périlleux pari de la paire, c’est déjà amener de l’ambition dans la relation et se projeter dans une durée qui est une expérience et non une prison.