«Comment les différences et les inégalités entre filles et garçons se mettent-elles en place?» A la fin des années 70, aucun citoyen engagé en faveur de l'égalité homme-femme n'aurait imaginé que cette question puisse encore être posée ainsi, en tête d'un guide éducatif vendu aux parents en janvier 2000. C'est pourtant ce que fait Hélène Montardre, 45 ans, docteur en lettres anglophones, écrivain et directrice de collection aux Editions Milan. A l'écoute de ses deux filles adolescentes et de leurs amis, au contact des jeunes lecteurs qui dévorent ses romans depuis vingt ans, elle se sent aujourd'hui un devoir d'information.

Son dernier livre n'est pas une fiction pour enfants, mais un documentaire pour adultes. Le guide Parent de fille, parent de garçon, les élève-t-on de la même façon? a pour toile de fond une thèse achevée en 1999 par cette énergique Toulousaine. Son sujet: L'image des personnages féminins dans la littérature de jeunesse de 1975 à 1995. En étudiant des centaines de livres, cette femme qui n'a «jamais été féministe», dit-elle, a constaté un retour des stéréotypes sexistes.

Après une thèse, elle a eu l'idée d'un livre grand public* qui décrit les «inégalités dans la reconnaissance des différences entre filles et garçons». Il est le résultat d'une enquête menée par l'auteur auprès de spécialistes de la santé et de l'éducation. Entretien.

Le Temps: Quand vous brossez le portrait-robot de l'héroïne du livre de jeunesse contemporain, blonde, douce, yeux clairs, portant une jupe, vous n'exagérez pas un peu?

Hélène Montardre: Non. Les personnages masculins dominent à nouveau, alors que les personnages féminins, doux et charmants, ont du mal à maîtriser leurs émotions. Leur avenir professionnel les intéresse peu. Il y a bien sûr des figures de meneuses, mais décrites comme des garçons manqués. Les personnages forts avec une réelle psychologie féminine sont rares. Cette absence de références apparaît aussi dans les livres d'histoire. Les enfants de l'école primaire ne doivent connaître que Jeanne d'Arc et Marie Curie.

– Pourquoi les acquis des années 70 sont-ils si fragiles?

– Depuis que l'égalité existe dans les textes de loi, on n'en parle plus. On ronronne. C'est comme si un voile recouvrait le passé. En France, depuis vingt-cinq ans, il n'y a plus eu de campagne pour la contraception. Le nombre croissant d'interruptions volontaires de grossesse (IVG) le prouve: filles et garçons sont mal informés. Légalement, tout a été fait pour donner les mêmes chances aux filles et aux garçons. Mais dans les faits, quoique brillantes à l'école, les filles manquent d'ambition.

– Selon vous, si l'inégalité persiste, c'est avant tout une question d'éducation?

– L'éducation joue un grand rôle. Nous sommes imbibés de stéréotypes transportés par les générations. Ils entretiennent la supériorité d'un sexe sur l'autre et c'est cela, avant tout, qui me dérange. Cela commence pendant la grossesse où le bébé qui bouge beaucoup sera forcément un garçon. Cela continue à la naissance. Des expériences faites aux Etats-Unis dans les années 90 ont révélé que le même bébé, montré à des groupes différents, est décrit autrement selon qu'on le présente en disant «C'est un garçon!» ou «C'est une fille!». Le garçon est toujours «vif, fort, beau, grand» et la fille «mignonne, petite, fragile, douce».

– Comment les inégalités s'expriment-elles au sein de la vie de famille?

– La répartition des tâches ménagères entre les adultes d'abord, entre les enfants ensuite, doit évoluer. Trop d'enfants pensent que la cuisine est une activité féminine, déterminée par le sexe, et que l'ordinateur est réservé aux hommes. On demande à une fille d'essuyer la vaisselle et à son frère de descendre les poubelles, rarement le contraire. S'il y a un bébé à garder et des courses à faire, le garçon sortira et la fille gardera l'enfant.

– Et à l'école?

– De nombreuses études montrent que les attitudes des enseignants diffèrent selon que l'élève est une fille ou un garçon. Les enseignants que j'ai rencontrés sont pourtant convaincus de ne pas faire de différence, alors que les inégalités sont graves.

– Par exemple?

– A l'école primaire, lorsque deux garçons assis côte à côte sont turbulents, on les sépare. Comment? En plaçant le plus vif à côté d'une fille «pour le calmer». Les fillettes sont souvent utilisées comme auxiliaires pédagogiques. Or la fillette qui se retrouve à côté d'un garçon puni est pénalisée. On lui demande de montrer l'exemple. Elle ne va pas apprendre à s'exprimer en s'imposant, ni à interrompre, ni à s'opposer. Elle reste tranquille, attentive. Bien sûr, les filles réussissent mieux à l'école. Mais au lycée et en formation, quand il faut s'exprimer, montrer de la combativité, se profiler, ce sont les garçons qui choisissent les filières qui ouvrent toutes les portes.

* PARENT DE FILLE, PARENT DE GARÇON, LES ÉLÈVE-T-ON DE LA MÊME FAÇON?, par Hélène Montardre. Du côté des parents. Milan. 123 pages.