«Votre fille va venir vous voir aujourd’hui», dit l’aide-soignante qui fait les ongles d’Yvette, 96 ans, dans la chambre de l’EMS Bon-Séjour. «Aujourd’hui?» demande Yvette, encore incrédule. Quand elle comprend qu’elle verra effectivement sa fille après six semaines de confinement absolu, son visage irradie d’un coup, à croire que c’est de la joie liquide qui s’est mise à couler subitement dans ses veines. Fin prête, Yvette est amenée en chaise roulante dans la salle des visites où se dresse une paroi de plexiglas. Le sourire, si total, si plein, jusque-là, flotte un peu et se stabilise en point d’interrogation. Oubliant la frontière de verre, Yvette tend spontanément les bras pour saisir le rosier qu’a apporté sa fille, mais ses mains disent beaucoup plus, elles appellent les mains que sa fille ne peut pas tendre.

Corps barricadés

Ce sont les premières minutes de l’excellent reportage de Catherine Sommer dans Mise au point (RTS 1) sur la solitude des aînés en ce printemps 2020 et plus encore sur le manque de contact physique. Le manque de la peau des autres. Dans l’infolettre L de Libération sur le féminisme, le genre et les sexualités, on apprend que les Danois ont un mot pour définir ce besoin d’autres corps autour de soi: hudsult, «fringale de peau». Les Scandinaves connaissent chaque année cette disette de contacts quand froid et nuit conjugués barricadent les corps. Suivie par l’exigence de faire valser les oripeaux dès que le soleil revient.