Pauvre Albion, ta médecine fout le camp! Quelques semaines à peine après les révélations des enquêteurs au sujet du docteur Shipman, tueur en série qui pourrait avoir éliminé plus de 300 de ses patients âgés, quelques jours après la découverte d'une morgue improvisée dans un hôpital de Bristol, où les corps mal ficelés dans leur linceul étaient entassés les uns sur les autres, une nouvelle histoire d'horreur médicale vient frapper les esprits: à Liverpool, sept ans durant, un médecin a systématiquement prélevé les organes des enfants morts, au mépris de toute éthique et du consentement indispensable des parents. Mardi après-midi, un rapport officiel de 600 pages a révélé l'ampleur du scandale, qui date d'avant le cas de Liverpool et touche d'autres hôpitaux et des universités. L'Angleterre, choquée, s'interroge: la spirale prendra-t-elle fin?

Dick Van Velzen, médecin néerlandais, débarque en 1988 à l'Hôpital de l'enfance Alder Hey de Liverpool, précédé d'une flatteuse réputation d'expertise dans le domaine de la mort subite du nourrisson. Pourtant, même ses plus fervents supporters jugent son engagement «risqué» et l'étendue de ses recherches relativement mince, avec seulement 27 publications à son actif, la plupart en hollandais. En revanche, le dynamisme et la détermination de ce jeune docteur (38 ans à l'époque) séduisent. Personne ne sait encore que l'«Exocet», ou le «Flying Dutchman», comme le surnomment ses collègues, a fabriqué un dossier destiné à obtenir la chaire de pathologie infantile et fœtale de Liverpool. La découverte de cette irrégularité n'empêchera pas ses supérieurs de lui maintenir leur confiance.

Dès son arrivée, Van Velzen ordonne que tous les organes prélevés sur les enfants morts amenés dans son service soient stockés. Les mensonges se poursuivent, et la «récolte» s'intensifie. Pendant son séjour à Liverpool, le docteur néerlandais va mentir aux parents, à ses supérieurs, à ses collègues, et pratiquer des opérations post mortem suivies d'un prélèvement systématique et intensif des organes d'enfants décédés. Van Velzen quitte Liverpool en 1997, laissant son service avec un déficit de 170 000 francs, et une cave remplie de bocaux mal inventoriés, contenant les organes de milliers d'enfants. On sait désormais que ses recherches étaient soit très limitées, soit entachées de graves déficiences.

L'affaire commence à s'ébruiter voici deux ans, au moment où une enquête est lancée contre Van Velzen au Canada, où des bouts de corps d'enfants sont découverts à Darmouth, en Nouvelle-Ecosse. Le Service national de la santé britannique (NHS) commande un rapport complet à un juriste, Michael Redfern.

Au fur et à mesure des découvertes des enquêteurs, les témoignages de parents, qui ont découvert après coup que le corps de leur enfant mort n'était pas complet, les menant parfois à organiser plusieurs cérémonies funèbres, viennent ajouter à l'horreur. Une mère raconte comment le service du Dr Van Velzen lui a remis le corps de son fils décédé dans les premiers mois de sa vie en plusieurs morceaux, répartis dans plusieurs sacs.

Le rapport Redfern montre toutefois que, s'il en a systématisé et accéléré la pratique, le médecin hollandais n'est pas à l'origine du prélèvement intensif d'organes à l'hôpital de Liverpool – un élément que Van Velzen utilise désormais pour sa défense.

Un témoignage permet de se faire une idée du calvaire enduré par les familles touchées. En septembre 1999, Paula O'Leary, qui a perdu dix-huit ans plus tôt son fils Andrew lorsque celui-ci était âgé de 11 ans, découvre que l'Hôpital Alder Hey avait prélevé son cœur après sa mort, sans la permission de sa mère. Elle doit se lancer dans un sit-in de quatre jours pour que l'hôpital consente à lui rendre l'organe, après le lui avoir refusé à cause du «travail administratif» que cela demandait. La famille rouvre la tombe de son fils défunt pour y placer son cœur, mais elle n'est pas au bout de ses peines. Deux mois plus tard, l'hôpital lui adresse un courrier contenant la liste des organes prélevés sur Andrew, qui auraient ensuite été détruits. En janvier 2000, les responsables d'Alder Hey contactent à nouveau les O'Leary pour leur signaler que deux bocaux contenant des organes de leur fils ont été retrouvés, et qu'ils acceptent qu'ils viennent les voir, à condition d'être accompagnés par leur avocat. Un vrai cauchemar: dans une boîte en verre, le foie, la glande thyroïde, le cerveau, la moelle épinière et d'autres organes de l'enfant défunt.

Aujourd'hui, Van Velzen, qui a agressé un photographe anglais devant sa maison, est en congé de l'hôpital néerlandais qui l'emploie. Il clame son innocence, mais encourt des poursuites pour crime, et le Royaume-Uni pourrait, comme le Canada l'a déjà fait, demander son extradition. Mais le rapport Redfern montre que, dans toute la Grande-Bretagne, quelque 105 000 organes ont été stockés. On a retrouvé des têtes d'enfants. Trois hôpitaux de l'enfance au moins ont avoué avoir vendu ou échangé des tissus humains en faveur de laboratoires pharmaceutiques privés, à nouveau à l'insu des parents et au mépris des lois. Le ministre de la Santé Alan Milburn a promis que le gouvernement allait revoir les procédures et la législation régissant l'autopsie.