Portrait

Lara Mai Vo Van, un zeste de folie dans une ville assoupie

Avec sa complice Pascale Clemann, elle a développé à Genève le concept du resto éphémère. Elle ont aussi été les organisatrices et animatrices du premier marché de Noël du bout du lac

Elle est arrivée avec un bonnet rouge vissé sur la tête. Comme un coup de chapeau aux trois semaines (du 6 au 31 décembre) qu’elle a passées au parc des Bastions. Genève a posé là son marché de Noël, le premier du genre. Lara Mai Vo Van y fut l’organisatrice et l’animatrice. La fée aussi par son aura et sa capacité à régler d’un coup de tablette magique (les fées aujourd’hui sont connectées) les menus ou gros problèmes.

Elle stoppe tout de suite l’éloge: «Nous sommes deux, des inséparables, des amies, comme des sœurs.» Lara Mai parle évidemment de Pascale Clemann, son alter ego. Deux filles qui à Genève insufflent un peu de folie et d’inattendu, à l’image du concept Antichambre qui convie à dîner dans des lieux insolites et longtemps tenus secrets. On y reviendra. Restons aux Bastions. Les deux Genevoises, qui, à elles seules, sont une entreprise, ont remporté l’été dernier l’appel d’offres lancé par la ville de Genève. Quatre mois pour construire 60 chalets, enrouler dans les arbres des guirlandes de lumière, convoquer quelques étoiles filantes et attirer via les réseaux sociaux restaurateurs et artisans. Ce fut un succès.

Lire à ce sujet: Noël aux Bastions, Genève au balcon

Souffle de gaîté au bout du lac

Genève, qui n’est pas la plus gaie des villes durant les Fêtes, a un peu imité Zurich, Montreux ou Lausanne. «Notre réussite a surtout tenu au fait que ce fut populaire. Les Genevois, les expatriés et les touristes, qui traditionnellement se croisent peu, ont afflué au même endroit», se félicite Lara Mai. Il a fallu une semaine pour démonter le marché, remiser le tout dans un endroit tenu secret. Lara Mai et Pascale ont signé avec la ville un contrat de trois ans. «En 2019, on fera sans doute un peu plus grand mais à peine. Nous tenons à rester au même endroit, pour fidéliser les Genevois, mais aussi parce que les illuminations dans ce jardin sont féeriques et qu’on y est à l’abri du vent», justifie Lara Mai Vo Van.

Zurich, qui a dix ans d’avance sur nous, a été une énorme source d’inspiration, comme d’autres villes européennes cosmopolites

Lara Mai Vo Van

Cette question: «Votre nom, quelle est son origine?» Sourire: «Une belle histoire.» Son père vietnamien nommé Dac, qui a 12 frères et sœurs, a fui le pays en 1963. Il a choisi la Suisse parce qu’il fut scolarisé dans une école française, parle donc la langue. Il obtient l’asile politique, veut étudier, s’inscrit à l’EPFL, décroche un poste de concierge pour vivre et noue une amitié avec Carlos, un étudiant franco-mexicain. «Le week-end, il allait à Genève, chez les parents de Carlos, pour laver ses vêtements et bien manger. Il est devenu au fil du temps le 5e enfant de cette famille, qui est devenue aussi la mienne; les parents de Carlos sont mes grands-parents», raconte Lara Mai.

Des réfugiés vietnamiens arrivent dans un village proche de Soleure. Dac, bénévole à Terre des hommes, s’y rend et rencontre sur place une Suisse allemande. Coup de foudre et mariage en 1979. Le couple s’installe à Genève. Deux filles naissent, dont Lara Mai, la seconde, qui à l’âge de 2 ans tombe très malade. Ses coronaires sont dans un sale état. Pronostic réservé. Mais la petite se bat, veut vivre et s’en sort. «Enfant, on possède des ressources incroyables, j’en ai conservé quelques-unes», dit-elle. Elle étudie la finance, travaille dans une banque privée, «le pire moment de ma vie», puis dans une agence de pub et part seule vivre à Buenos Aires pendant trois ans.

Elle est recrutée par la filiale locale de L’Oréal, «avec une paie de misère». La société de cosmétiques lui propose un poste dans le marketing à Genève avec un salaire cinq fois plus élevé. Elle rentre et rencontre sur son lieu de travail Pascale Clemann. Elles donnent leur congé, rêvent de conjuguer le mot éphémère à la mode genevoise. «Zurich, qui a dix ans d’avance sur nous, a été une énorme source d’inspiration, comme d’autres villes européennes cosmopolites», indique Lara Mai.

Réunir les cuisines du monde

Eté 2015: elles lancent le premier Geneva Street Food Festival, sur la promenade Saint-Antoine. Trente mille personnes sur trois jours, un succès colossal. «Il s’agissait de réunir le meilleur de la gastronomie locale, avec des bars à bière, des ateliers enfants sur l’alimentation, de la cuisine végane et végétarienne aussi.» Depuis, 14 événements de ce type ont été organisés, dans la Cité de Calvin, mais aussi à Vevey, à Nyon, à Neuchâtel, qui fut en 2017 ville du goût.

Autre réalisation: Antichambre. Joli mot. Le concept: un jeu de piste avec en bout de cheminement une table d’hôte dressée dans un endroit improbable. La réservation se fait par un énigmatique site internet. Un SMS indique le lieu quelques jours avant le souper. Première édition dans une maison de maître en attente de démolition, une autre dans une halle CFF abandonnée. Un architecte de renom bâtit un décor, les tenues des serveurs sont soignées, la vaisselle aussi.

Le menu (dans les 90 francs) se découvre sur place, un chef de talent est aux fourneaux. C’est extravagant, un brin luxueux et ça plaît énormément «parce que c’est une expérience culinaire unique». Quatre événements Antichambre ont déjà été organisés. Un cinquième est espéré en 2019, tout aussi éphémère. A ce propos, Lara Mai Vo Van sera maman en mars: effet mère.

Lire à ce propos: Les dîners secrets d’Antichambre, une énigme genevoise


Profil

1983 Naissance à Genève.

2013 Rencontre son alter ego, Pascale Clemann.

2015 Premier Geneva Street Food Festival.

2016 Lancement d’Antichambre.

2018 Organise Noël aux Bastions.


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