Portrait

L’architecte Ala Tannir, la migration et les méduses

Le 8 novembre, elle sera présente à l’ECAL. Elle y parlera des citoyens qui se réapproprient l’espace, un thème qui prend encore plus de sens depuis le début des manifestations au Liban, son pays d’origine

C’est par écran interposé qu’Ala Tannir apparaît, souriante, au bureau de son appartement new-yorkais. Mais après quelques minutes de conversation, ses traits se tendent: un rappel sur son téléphone pour le vol qui doit l’amener à Beyrouth le jour même. Le Liban, son pays, dont le gouvernement vient de céder face aux protestations citoyennes. «C’est viscéral, j’ai besoin d’y être. J’adore Beyrouth, j’adore le Liban; ce n’était pas vraiment un choix de partir. Là-bas, dans mon domaine, il y a peu ou pas de débouchés», précise-t-elle en français, sa troisième langue après l’arabe et l’anglais.

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«Son domaine» est double: l’architecture et le design, qu’elle conjugue à travers l’organisation d’expositions et l’écriture d’articles. A 29 ans, Ala Tannir a déjà mis son talent au service du Museum of Modern Art de New York, le fameux MoMA. Avec Paola Antonelli, conservatrice au sein du musée, elle a coorganisé Broken Nature lors de la dernière Triennale d’architecture de Milan:

Et, désormais indépendante, la jeune femme travaille actuellement sur un projet intitulé How will we live together? pour la prochaine Biennale de Venise. Les liens entre les gens, l’espace qu’ils investissent, leur environnement naturel sont des fils qu’elle mêle et démêle, un peu comme ceux qui tissent sa propre histoire.

La médiation plus que la construction

Contre toute attente, les premières fibres de la vie d’Ala Tannir s’assemblent au Koweït où elle naît en 1990. Sa famille, libanaise, fuit vers son pays d’origine à l’arrivée des troupes de Saddam Hussein. Cadette de deux frère et sœur, Ala Tannir grandit à Beyrouth où, lentement, elle développe son goût pour l’architecture.

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«Je n’ai pas toujours rêvé d’être architecte. Mais j’avais une cousine, plus âgée, qui se dirigeait vers ces études. Je voyais ce qu’elle faisait et cela m’attirait. C’est quand j’ai commencé l’architecture à l’université que j’ai vraiment compris à quel point cela avait du sens pour moi», conte-t-elle. Toutefois, c’est moins l’art du bâtiment que ce qu’il dit du monde où il s’insère qui inspire l’étudiante: son travail de diplôme, elle l’imagine sous forme d’installation muséale. «J’étais plus attirée par la recherche, la médiation entre le domaine architectural et le public.»

Des migrants aux méduses

A 24 ans, Ala Tannir atterrit à New York pour un premier stage au MoMA avant de rejoindre la Rhode Island School of Design pour deux années. La Grosse Pomme se révèle être une ville qui lui «donne envie de vivre». «Mais parfois, quand je suis à bout de souffle, je dis «I want to go home» en pensant à Beyrouth. Une fois là-bas, c’est l’inverse. C’est un dilemme commun à tant de gens.» Cette expérience de la migration soulève une problématique présente dans son étonnant mémoire de master; sur un panneau de 3 mètres de long, Ala Tannir a esquissé un parallèle entre migrants perdus en mer et… surpopulation de méduses. Point de départ d’une réflexion sur les forces dominantes qui abîment la nature comme les plus démunis.

«A l’école, il y avait un aquarium rempli de méduses. Ça me fascinait. Et puis, un jour, j’ai suivi une conférence de l’artiste Mark Dion qui a mentionné qu’elles proliféraient en Méditerranée; un phénomène dû au changement climatique et à la pollution. J’ai pensé qu’il devait y avoir un lien entre tout ce qui se passait dans cette mer: on ne peut pas séparer les éléments écologiques des événements politiques et économiques. Avec les outils du design, j’ai cherché à montrer cela. J’ai intitulé ce travail «L’alliance interespèces entre personnes en danger et méduses en Méditerranée, contre les mêmes forces». Ces forces, ce sont celles qui poussent les migrants à la mer et qui exploitent l’écosystème marin jusqu’à un point de non-retour.» Ala Tannir désigne ici un ennemi unique: le capitalisme global.

Rassembler autour d’une table ou ailleurs

Eriger des ponts entre ce qui, à première vue, ne paraîtrait pas lié. Rassembler. Des expressions qui correspondent autant au travail d’Ala Tannir qu’à sa personnalité. Si la jeune femme avoue cultiver peu de loisirs en dehors de son «métier-passion», il en est tout de même un que sa mère lui a transmis: l’obsession pour la cuisine marocaine. «J’essaie de faire au moins un grand dîner par saison, mais surtout parce que j’aime avoir des gens autour de la table», glisse-t-elle.

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La façon dont les gens se réunissent, c’est évidemment de cela qu’elle parlera le 8 novembre (à 16h45) durant la journée de recherche qu’organise l’ECAL. Et l’actualité libanaise ne pourra qu’appuyer son propos: «A Beyrouth, aujourd’hui, des gens occupent des espaces urbains dont ils avaient été dépossédés, avec des installations, des objets. J’ai vu une femme mettre en place un dispositif pour imprimer les slogans des manifestants sur leurs vêtements, et un camion où sont attachés des chargeurs de téléphones portables. Ces petites interventions montrent que les gens se réapproprient l’espace spontanément. C’est ça que j’appelle design. Le design est partout.»


Profil

1990 Naissance au Koweït.

2007 Décès de son père, une date qui l’a marquée.

2014 Déménagement à New York.

2018 Publication de son premier article en langue arabe.

2019 Vernissage de «Broken Nature».

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