Architecture

L'architecte humanitaire, ce héros si discret

Peu médiatisée, l’architecture dans l’action l’humanitaire peine à recruter des architectes et des ingénieurs chevronnés. Explication avec Samuel Bonnet, chef de la construction au CICR

«Quand on pense Croix-Rouge, on pense tentes, abris, camps. Mais l’architecture dans l’action humanitaire, ce n’est pas seulement une architecture de l’urgence.» Samuel Bonnet, chef de la construction au sein de l’Unité eau et habitat du CICR, déplore que les seules structures éphémères fassent l’objet d’une forte médiatisation. Conséquence: les institutions internationales sont toujours à la recherche de bâtisseurs – architectes et ingénieurs –, essentiellement parce que ces derniers ne savent pas que ces organisations humanitaires pratiquent la construction d’ouvrages en dur.

Guerre urbaine

L’Unité eau et habitat du CICR est née à la fin des années 1990 de la convergence de deux autres entités – Eau et assainissement, et Construction. Entre un quart et un tiers de son budget (225 millions de francs sur 1,6 milliard pour l’ensemble du CICR en 2017) est alloué au domaine de la construction: édification de grands bâtiments de santé, d’abris temporaires pour les déplacés ou encore de petites structures en zones rurales.

L’automne dernier, le CICR a livré deux centres de réadaptation physique au Myanmar, pays dans lequel il est implanté depuis 1986 et qui détient l’un des taux d’accidents liés aux mines antipersonnel les plus élevés au monde. Le centre de Myitkyina, capitale de l’Etat du Kachin, s’étend sur 3300 mètres carrés. Il comprend un atelier de production de prothèses, prodigue des soins en physiothérapie et propose des places d’hébergement pour les usagers qui viennent de zones rurales éloignées. Pour favoriser son intégration, son terrain de basket est aussi accessible aux habitants du quartier. Le CICR a financé et équipé le bâtiment, le Ministère de la santé s’est engagé à poursuivre son exploitation. Les bâtisseurs du CICR doivent ainsi penser des solutions durables et financièrement tenables, avec des coûts de maintenance minimes. Les systèmes de climatisation sont onéreux, ils nécessitent des générateurs, du pétrole. Les architectes ont donc préféré une solution passive: des espaces ouverts mais couverts, où l’air puisse circuler.

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Boîte à outils du bâti

Ces deux centres ne sont que des exemples parmi d’autres de bâtiments construits par le CICR. La construction en dur constitue la plus grosse part de ses mandats dans le domaine de l’architecture et de l’ingénierie du bâtiment, notamment parce que la nature des conflits se transforme. Samuel Bonnet analyse: «Dans le contexte de la décolonisation, les organismes tels que le nôtre exerçaient principalement dans le cadre de programmes d’urgence. Aujourd’hui, les guerres durent plus longtemps, de manière souvent fractionnée. Elles se sont complexifiées. Les besoins se sont modifiés et nos projets peuvent parfois s’étaler sur plusieurs années.» On peut citer les conflits qui ont cours en Syrie, au Soudan du Sud, au Yémen ou encore en Afghanistan. «Et puis, les guerres ont aussi quitté le champ de bataille, elles se sont urbanisées. Les notions d’urgence et de développement sont de moins en moins pertinentes. Depuis 2015, le CICR n’emploie d’ailleurs plus le terme «urgence» pour ses appels aux dons.»

Corollaire, la nature du travail des architectes et ingénieurs a elle aussi changé. «Il a fallu professionnaliser notre pratique.» Samuel Bonnet, collaborateur au CICR depuis dix ans, a réfléchi avec son équipe. Parallèlement, Médecins sans frontières (MSF) et l’agence des Nations unies pour les services d’appui aux projets (UNOPS) se sont également penchés sur la question, respectivement sur la problématique des hôpitaux et des prisons. «A nous trois, nous avons avancé de manière complémentaire sur le sujet. Avec notre équipe, nous avons créé une méthode, un protocole, une boîte à outils pour que la construction sur le terrain soit facilitée. Nous l’avons testée en 2010 et l’utilisons depuis dans le cadre des grands projets.»

Manque de formation

Cette boîte à outils est utile aux bâtisseurs qui sont sur le terrain, mais pourrait l’être également aux étudiants, aux architectes et aux ingénieurs intéressés par le domaine de l’humanitaire. Car il faut dire que l’offre est peu adaptée au niveau de la formation. «Il existe des post-masters aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Espagne, en Italie et en France. Mais tous sont focalisés sur le thème de l’abri, de l’architecture temporaire plus que pérenne.»

La formation est peu étoffée, alors même que la pratique sur le terrain est tout autre. «En Europe, l’architecte acquiert un savoir-faire reconductible. Même si chaque projet est différent, il répond à un type précis de programme, dans un contexte donné, générant ses propres contraintes. Sur place, l’architecte, ici seul bâtisseur, doit en quelque sorte monter son cabinet ex nihilo.» Et répondre à un large panel de problématiques: la ville a-t-elle son propre réseau électrique ou faut-il faire usage de générateurs? Qui délivre le permis de construire? Existe-t-il des normes en matière de construction? «En tant que constructeur au CICR, on doit aussi définir notre rôle pour chaque projet: Ingénieur? Architecte? Les deux? Assistant du maître d’ouvrage?»

Geste anonyme

L’exercice sur le terrain est complexe et requiert des compétences variées. Mais selon Samuel Bonnet, pratiquer dans ces conditions permet de revenir aux fondamentaux de l’architecture. «En Europe, la pratique des bâtisseurs est très sectorisée, fragmentée, dépend d’une stratégie politique. Chacun se spécialise toujours plus. L’architecte ne fait qu’une partie du travail, et c’est souvent son seul nom qui est mis en exergue. Sur le terrain, notre travail en tant qu’architecte ou ingénieur a un réel impact social. Comme dans la modernité, le bâtisseur a ici une réelle capacité d’influencer la réponse. On réintègre une dimension sociale et politique dans notre pratique. C’est cela l’architecture de l’humanitaire.»

L’architecte de l’humanitaire comme facilitateur, non comme héros de l’histoire. «Quand un architecte achève sa mission avec le CICR, ce dernier continue d’exister. Et puis, ce n’est pas son nom qui est cité, mais celui de l’organisation.» On pourrait trouver dans cette modestie une résonance à la grande exposition chapeautée par Rem Koolhaas à la Biennale d’architecture de Venise en 2014, Elements of Architecture. Le commissaire général avait pris le parti d’exposer non pas les pointures du milieu, mais de parcourir l’histoire des choses banales constitutives de l’acte de bâtir: balcons, portes, escalators. Dépeindre l’architecture, non l’architecte.


A lire: Centres de réadaptation physique – Manuel de programmation architecturale, Samuel Bonnet, CICR, 2014.


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