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Old fridges collected in compound awaiting reconditioning
© Marie Docher

Société

Larguer son frigo, le nouveau geste écolo

Le frigo, nouveau bouc émissaire de la croissance folle? Certains l’accusent aujourd’hui d’avoir précipité un mode de consommation qui bousille la planète. Et le larguent comme un vieil ex toxique. Etait-ce vraiment mieux avant?

Son mari raffole des bières fraîches. Pourtant, Marie Cochard, journaliste et mère de deux enfants de 4 et 7 ans, a réussi à le convaincre d’éradiquer le réfrigérateur de leur existence. Elle publie aujourd’hui un livre tiré de cette expérience: Notre aventure sans frigo ou presque (Ed. Eyrolles), dans lequel elle dispense recettes et conseils pour ceux qui, comme elle, sont convaincus que l’arrivée du frigo dans les foyers a accéléré le règne des hypermarchés, de la malbouffe et du faramineux gaspillage alimentaire (rien qu’en Suisse, 2,3 millions de tonnes de nourriture sont jetées à la poubelle chaque année).

«Le frigo nous rend passifs. Les produits qui hibernent en son sein s’avalent plus qu’ils ne se mâchent. Nos goûts s’appauvrissent, se polissent, se standardisent, au point que nous en oublions l’essentiel: le plaisir de faire et de manger», dénonce-t-elle en préambule dans l’ouvrage, consciente de s’attaquer au «ventre de la maison», un «totem» sur lequel on va jusqu’à aimanter les plus jolies photos des enfants.

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Couper le cordon

L’objet est même devenu symbole de réussite sociale avec la mode des cuisines ouvertes, qui permet d’exhiber son pantagruélique frigo double porte et distributeur de glace pilée ou, mieux, son Smeg dessiné par Dolce & Gabbana à 43 000 francs… Marie Cochard écrit qu’elle sait s’attaquer à un objet transitionnel important de la modernité, mais prétend qu’il est temps de «couper le cordon» pour le bien-être de l’environnement.

«Aujourd’hui, le frigo est un placard dans lequel on entrepose des produits industriels que l’on jette au fur et à mesure parce qu’on a oublié qu’ils étaient là, nous confie cette adepte de la sobriété heureuse. Cela fait sept ans que je privilégie les circuits courts, le marché, la cueillette et les produits frais, or la plupart de ces produits n’ont pas besoin de conservation au froid. Sans frigidaire, j’ai vraiment gagné en saveurs et en qualité de vie.»

En 2009, la designeuse coréenne Jihyun Ryou dénonçait déjà l’impact du frigo sur le gaspillage alimentaire, au travers de son projet «Save Food from the Fridge» (voir son «talk» ci-dessous), et la création de meubles d’entreposage minimalistes inspirés des modes de conservation d’antan. Parmi ses créations, des étagères pourvues d’un fond en sable permettant de garder ses carottes longtemps, ou dotées d’un double étage percé pour pouvoir y placer pommes et pommes de terre à proximité, le gaz émis par les premières empêchant les secondes de germer.

Les trucs des «no-frigo»

Sur les forums et les réseaux sociaux, les anti-frigo forment une petite communauté de plus en plus importante, échangeant conseils et encouragements pour s’alimenter sans passer par la case frais, même par 35 °C dehors… Marie Cochard affirme qu’elle est résolue à se passer définitivement de ce qu’elle nomme avec mépris «l’armoire à glace», même si ce choix lui impose une alimentation tatillonne, par mesure d’hygiène: «La viande ou la mozzarella di bufala doivent être mangées le jour de l’achat, et l’on ne va pas garder un pot de rillettes ouvert, ou des restes à réchauffer. On mange surtout des fruits et des légumes, et on a remplacé les produits laitiers par des laits végétaux. Comme on ne peut garder aucun reste, je cuisine des petites quantités», explique-t-elle.

Beaucoup fantasment un retour à la nature qui n’est qu’une construction intellectuelle. Car la pureté originelle n’existe pas

- André Guigot, philosophe

Son ouvrage liste aussi longuement tous les modes de conservation à l’ancienne. Des savoir-faire engloutis par la modernité que toujours plus de consommateurs recherchent, nostalgiques d’un «antan» idéalisé. «Il y a actuellement une grande aspiration à s’assainir d’un monde moderne jugé décevant, en rejetant tous les progrès», constate le philosophe André Guigot (dernier ouvrage paru: Douze bonnes raisons de se révolter, Ed. Bayard). «Certes, on a le droit d’être critique vis-à-vis des excès du progrès, souligne-t-il, mais quand l’authenticité devient idéologie, il faut se méfier. Les écrits d’Henry David Thoreau deviennent à la mode. Cet humaniste de la fin du XIXe siècle était parti vivre dans la nature pour se purifier. Mais s’il s’est insurgé contre le consumérisme, il n’a jamais dit qu’il fallait rejeter la modernité. Beaucoup fantasment un retour à la nature qui n’est qu’une construction intellectuelle. Car la pureté originelle n’existe pas.»

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La vie au fond des bois

Mark Boyle, un ancien entrepreneur irlandais déjà connu pour avoir vécu trois ans sans argent, a pourtant décidé de la retrouver. Tel un Thoreau du XXIe siècle, il s’est installé dans une cabane au fond des bois, dépouillé de tout objet émanant des découvertes récentes de l’homme: pas d’ordinateur, d’internet, de téléphone, de machine à laver, d’eau courante, de gaz, de télévision ou de frigo, «rien qui ne nécessite l’extraction du cuivre, du pétrole, la fabrication des plastiques, ou d’un système solaire photovoltaïque,» précise-t-il dans le quotidien The Guardian, pour lequel il tient la chronique de sa nouvelle vie d’Homo authenticus. «Je vis une vie plus saine maintenant que je suis libéré des pièges de la modernité» est son dernier billet. Celui d’avant s’intitulait: «La technologie détruit les gens et les lieux, je la rejette».

Là encore, André Guigot s’interroge: «Quand la critique du monde moderne devient un tel dogme, de surcroît destiné à culpabiliser les autres, il y a toujours un risque. Comme dans les années 30, où l’on prêchait le retour aux origines et le rejet de ceux jugés inauthentiques… Et puis qui peut dire ce qui existait avant le progrès? L’homme a toujours cherché à améliorer ses outils…»

Bon pour la santé

Tout comme il a accueilli le frigo avec joie dans son foyer, selon Anne Hügli, médecin oncologue à Genève: «Un jour, j’ai demandé à ma belle-mère de 90 ans quel avait été pour elle le plus grand progrès de tous les temps, elle a répondu le frigo. Sans lui, le beurre était rance et tout se gâtait. On enviait les riches, qui faisaient venir des pains de glace des glaciers.»

Mais surtout, le frigo a amélioré la santé: «Sur le plan bactériologique et infectieux, ça a été un vrai progrès. On a constaté une baisse de la tuberculose avant même la vaccination, et les produits frais ont fait diminuer les cancers de l’estomac, explique la médecin. Les bactéries sur des aliments laissés à l’air libre se développent très vite, surtout par 30 °C. Il faut juste faire un usage intelligent du frigo, pas s’en priver.» A la fin de son livre, Marie Cochard avoue d’ailleurs s’être offert un petit congélateur pour congeler quelques produits. Le progrès, ça a quand même du bon… 

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