A Paris, la plupart des immeubles de plus de 50 ans ont une descente d'eau de pluie en façade qui sert non seulement à l'évacuation des précipitations mais aussi au collage sauvage d'informations sur la voie publique. Samedi dernier, vers 11h50, j'ai vu un homme arracher une affichette qui avait été collée sur la descente qui est située à 10 mètres de la porte d'entrée de mon immeuble. Il a commencé par la lire. Il a ensuite enlevé une à une les petites languettes découpées qui permettent aux personnes intéressées d'emporter un numéro de téléphone sans devoir le copier. Après en avoir fini avec ces languettes, l'homme a tiré brutalement sur le coin supérieur droit de l'affichette et l'a déchirée en deux. Il a alors gratté l'autre angle afin de terminer son travail.

J'ai d'abord pensé à un habitant de l'immeuble qui voudrait défendre sa descente pluviale contre les agressions étrangères. Il a tourné son visage dans ma direction pendant que j'adoptais une attitude d'invisibilité en triant le courrier que je venais de prendre dans ma boîte aux lettres. Je ne le connaissais pas. J'en ai conclu qu'il s'agissait peut-être d'un habitant du quartier soucieux de dépolluer le site pour en améliorer le standing. J'ai abandonné cette hypothèse en remarquant qu'il s'en était pris à une seule affichette alors qu'il y en avait plusieurs; et surtout quand je l'ai vu lâcher au pied de la descente ce qu'il venait d'arracher. Je l'ai regardé se diriger vers le sud en me demandant s'il allait s'en prendre à la tuyauterie d'affichage voisine. Mais il a disparu au coin de la rue.

Je me suis approché des résidus d'affiche pour en connaître le message. Il s'agissait d'un cours de hatha yoga donné dans les environs de la Bastille tous les lundis et vendredis soir. Pourquoi une activité aussi paisible avait-elle provoqué la colère d'un passant? Connaissait-il le professeur? Avait-il suivi son enseignement sans succès? Y avait-il connu une déception amoureuse? J'ai dû me rendre à l'évidence en atteignant l'immeuble voisin. L'affiche pour le hatha yoga de la Bastille n'avait pas été décollée. Pas plus que sur les descentes pluviales des immeubles suivants. L'arracheur ne s'intéressait pas plus au yoga qu'à la Bastille.

L'homme avait-il résolu d'arracher une affichette par jour pour lutter contre la dégradation de l'environnement visuel, une seule parce qu'on ne peut pas tout faire, une car il faut bien faire quelque chose. Protestait-il ainsi de temps en temps contre la publicité informelle qui se soustrait à la taxation. Ou, sur le conseil d'un ami, passait-il ses nerfs sur les affichettes de tuyauteries plutôt que sur les membres de sa famille. J'en étais là, et j'avais parcouru les quelque 200 mètres qui me séparaient de mon café préféré, quand je l'ai vu accoudé à l'autre bout du comptoir. Je me suis approché de lui un cigarillo à la main et je lui ai dit: «Est-ce que vous auriez du feu, par hasard?» «Je ne fume plus», m'a-t-il répondu sans me voir avant de replonger dans son journal.