C'est une annonce inhabituelle, publiée le 2 juin dernier sur une pleine page du Washington Post, le quotidien le plus prestigieux de la capitale américaine: «Avez-vous eu une relation sexuelle avec un membre actuel du Congrès des Etats-Unis ou du gouvernement? Pouvez-vous fournir des preuves matérielles de relations illicites ou intimes avec un membre du Congrès, un sénateur, ou toute autre personne occupant un poste officiel important? Larry Flynt et Hustler Magazine vous verseront jusqu'à 1 million de dollars cash, si nous décidons de publier votre histoire et d'utiliser vos preuves. Tous les appels et correspondances resteront strictement confidentiels.»

Les lecteurs comprennent qu'il ne s'agit pas d'un canular: si on lui apporte ce qu'il cherche, Larry paiera. Aux Etats-Unis, tout le monde connaît son nom: Larry Flint est le richissime patron du magazine érotique Hustler et de plusieurs revues franchement pornographiques. Il produit des films hard, possède un immense sex-shop à Hollywood et un casino dans la banlieue de Los Angeles. C'est aussi un militant politique actif et influent proche du Parti démocrate, un athée convaincu, ennemi acharné de la droite chrétienne conservatrice, et un défenseur inlassable de la liberté d'expression sous toutes ses formes.

D'emblée, il présente son annonce dans le Washington Post comme un pur acte militant, une offensive contre les politiciens conservateurs qui veulent interdire la contraception et l'avortement, qui prêchent l'abstinence, la chasteté et la fidélité, et qui mènent en secret des vies dissolues, avec toutes sortes d'aventures sexuelles plus ou moins légales: «Je n'en suis pas à mon coup d'essai», affirme-t-il. «Déjà, en 1999, j'ai enquêté sur des hommes qui voulaient destituer Bill Clinton à cause de sa relation avec Monica Lewinsky, alors qu'eux-mêmes faisaient bien pire. C'est un peu grâce à moi que Clinton a pu rester à la Maison-Blanche. En dévoilant la vie cachée de ses accusateurs, j'ai détourné l'attention du public, ça a relativisé toute l'affaire.» Entre autres, Bob Livingston, élu républicain de Louisiane, avait dû démissionner à la suite des révélations d'Hustler sur ses amours adultères, alors qu'il était pressenti pour la présidence de la Chambre des représentants. En 2007, Larry Flynt a décidé de ratisser plus large: «Je vise les républicains, mais, en matière de sexe, il y a aussi des hypocrites chez les démocrates, et je n'hésiterai pas à les démasquer. Je cible aussi les gens du clergé, de toutes religions. Ceux-là, je ne rate jamais une occasion de les combattre.» En deux mois, il a reçu plus de 250 témoignages de femmes et d'hommes prétendant avoir eu des relations sexuelles secrètes avec des politiciens importants: «La plupart des histoires sont bidon, ou alors il n'y a pas de preuve. Mais nous avons cinq ou six affaires apparemment solides, impliquant de hautes personnalités. Il est un peu tôt pour en parler, mes équipes mènent l'enquête.»

Pour cela, Larry emploie sept reporters à plein-temps, basés dans plusieurs grandes villes du pays: «Il faut récolter des témoignages indépendants, retrouver des notes d'hôtel et de restaurant, des relevés de téléphone et de cartes bancaires, des billets d'avion, des lettres, des e-mails, etc. Parfois, il n'y a pas eu de relation sexuelle, ce sont des affaires de harcèlement, mais c'est aussi grave. Il faut tout vérifier, tout corroborer, nous devons être absolument irréprochables, bien plus exigeants avec nous-mêmes que la presse classique. A la moindre petite erreur, nous serions crucifiés, traînés en justice, écrasés.»

Le sexe n'est pas le seul combat de Larry Flynt. Hustler, mensuel tirant à 750 000 exemplaires, est très atypique. Entre les photos de femmes nues et les blagues vulgaires, on y trouve des articles de bonne tenue sur la campagne présidentielle, la réforme de l'assurance maladie ou la guerre en Irak: «Nous ne sommes pas leNew York Times, explique Larry Flynt en souriant, mais nous touchons un public qui n'a pas souvent l'occasion de voir des informations sur la réalité de la guerre en Irak.»

Malgré sa santé fragile, Larry Flynt participe au mouvement contre la guerre: «Je vais parler sur les campus universitaires. Je suis une force sur la scène politique, les opposants à la guerre sont heureux de m'avoir à leurs côtés, même si certains n'aiment pas la façon dont je gagne mon argent. Par ailleurs, je suis populaire auprès des Noirs, ils savent pourquoi on m'a tiré dessus, ils se sentent solidaires. En fait, les gens du peuple m'aiment bien.» Même l'homme qui a tenté de l'assassiner regrette aujourd'hui son geste, assure Flynt. «Il n'a jamais été jugé pour ce qu'il m'a fait, mais il a été condamné à mort pour d'autres crimes. En prison, où il attend son exécution, il a dit qu'il s'était renseigné sur moi et qu'il avait découvert que j'étais un type bien.»

Le «type bien» a lancé une campagne de presse pour convaincre l'ancien vice-président Al Gore de se présenter à la présidentielle de 2008. «Il n'en a pas envie, mais peu importe, il a l'obligation morale de se sacrifier pour son pays: il est le meilleur candidat potentiel chez les démocrates. Je l'ai rencontré récemment lors d'une réception à Los Angeles. Il a écouté mes arguments et m'a répondu qu'il était désormais hors de la politique classique, et voulait se consacrer au problème du réchauffement climatique, mais je reste optimiste.» Si Al Gore ne se présente pas, Hustler soutiendra Hillary Clinton, sans enthousiasme: «Elle a assez de force pour battre les républicains, mais elle est trop conservatrice à mon goût, beaucoup plus que son mari.»

Larry Flynt pourrait aisément discuter politique toute la journée, mais son temps est précieux, un épais dossier financier l'attend sur son bureau. Il vient de se lancer dans une nouvelle aventure: l'ouverture d'un casino à Las Vegas.