L’espace d’un instant, on avait cru au miracle. La supérette de ce quartier de Londres semblait libre. C’est au moment de passer la porte que le grand gaillard nous a interpellé: «A la queue!» Le gardien avait beau avoir l’oreille collée à son téléphone portable, il n’avait pas perdu le décompte. Pas plus de cinq personnes à la fois dans le magasin, distanciation physique oblige. Nous voilà donc en train de faire la queue seul sur le trottoir. De quoi confirmer le fabuleux adage lancé en 1946 par George Mikes, un humoriste hongrois réfugié au Royaume-Uni: «A l’arrêt de bus, […] un Anglais, même s’il est seul, forme une queue ordonnée d’une personne.»

Les Anglais ont élevé la file d’attente au rang d’art. Kate Fox, une anthropologue, consacre pas moins de huit pages «aux règles pour faire la queue» dans son formidable livre Watching the English (Hodder & Stoughton, 2014). Elle commence son ouvrage avec un passage hilarant où elle tente de resquiller dans une gare à l’heure de pointe pour voir la réaction de ses compatriotes. Mais, étant elle-même Anglaise, elle s’en découvre complètement incapable. Et voilà comment elle se retrouve à 7h30 du matin en train de descendre un verre de brandy pour se donner du courage. Ce sera, assure-t-elle, l’expérience «la plus difficile, répugnante et désagréable que j’ai faite pour ce livre». Qui a dit que faire la queue n’était pas une affaire sérieuse?